Lomé a servi de décor à une scène révélatrice lors de l’ouverture du forum panafricain Biashara Afrika 3, le lundi 18 mai 2026. Alors que les discours sur l’intégration économique du continent s’envolaient, deux investisseurs nigérian et ghanéen se sont heurtés à une réalité bien terre-à-terre : l’impossibilité d’entrer au Togo avec leurs seuls passeports de la CEDEAO.
Cette anecdote, aussi cocasse que symptomatique, a transformé une cérémonie protocolaire en un miroir tendu aux dirigeants africains. Comment concilier les promesses d’un marché unique avec des pratiques frontalières dignes d’un autre temps ? La réponse, hélas, est venue d’elle-même, brutale et sans appel.
Un passeport africain bloqué à l’aéroport de Lomé
Tout semblait sourire pour l’ouverture du forum. Pourtant, l’intervention de la ministre nigériane de l’Industrie, du Commerce et de l’Investissement, Dr Jumoke Oduwole, a douché l’enthousiasme ambiant. Elle a choisi de partager une expérience vécue la veille par deux investisseurs expérimentés, fraîchement revenus d’Europe.
Leur seul tort ? Posséder un passeport nigérian ou ghanéen, valables dans l’espace CEDEAO, mais jugés insuffisants par les autorités togolaises. Résultat : refus d’entrée, obligation de solliciter un visa de 24 heures en présentant un passeport européen.
L’un de ces hommes d’affaires, spécialisé dans les services financiers, a confié à la ministre avoir renoncé sur-le-champ à tout projet d’investissement au Togo. Une réaction on ne peut plus logique : imaginez un Européen contraint de demander un visa pour entrer dans un pays de l’Union européenne avec un passeport africain. Une telle absurdité n’aurait même pas lieu d’être évoquée.
Cette scène a révélé une vérité cruelle : au Togo, comme dans bien d’autres pays africains, un Africain muni d’un passeport européen est mieux traité qu’un citoyen de la région. Une inversion des priorités qui en dit long sur l’état des mentalités.
L’intégration africaine à l’épreuve des visas et de la bureaucratie
Pour un pays se présentant comme un hub logistique et financier en Afrique de l’Ouest, cette situation est un aveu d’échec. Les visas imposés aux voisins africains ne font qu’éloigner les investisseurs potentiels. Pire, ils sabotent la crédibilité du pays en direct, sous les yeux des décideurs économiques présents au forum.
L’incident de Lomé illustre un paradoxe criant : comment promouvoir la Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf) avec des frontières administratives aussi rigides ? Les promesses d’un marché unique de 1,4 milliard de consommateurs et d’un PIB cumulé de 3 400 milliards de dollars restent lettre morte tant que les États maintiennent des barrières non tarifaires.
Les acteurs économiques présents n’ont pas manqué de souligner l’urgence d’agir. Un économiste ivoirien a résumé la situation en une phrase : « Sans libre circulation des personnes, la ZLECAf n’est qu’une coquille vide. » Un entrepreneur ghanéen a renchéri : « Si nous devons brandir un passeport européen pour investir en Afrique, alors l’intégration n’est qu’un mot creux. »
Faure Gnassingbé lance un ultimatum de 48 heures
Face à cette charge sans filtre et à l’embarras international, le président Faure Gnassingbé a choisi une réaction immédiate, rompant avec les habitudes diplomatiques lentes et bureaucratiques. Pas de commission d’enquête, pas de rapport dans six mois : un simple compte à rebours.
S’appuyant sur les observations de la ministre Dr Jumoke Oduwole et du président d’Afreximbank, il a donné un délai de 48 heures à son ministre de la Sécurité pour régler cette « anomalie ». Un ultimatum clair, presque militaire, qui place les services de l’immigration sous les projecteurs.
Le message est sans ambiguïté : le forum Biashara Afrika 3 ne doit pas se terminer sans une avancée concrète. Le Togo, souvent cité comme un modèle de stabilité en Afrique de l’Ouest, a l’opportunité de prouver qu’il peut aussi incarner une modernisation des pratiques frontalières.
ZLECAf : l’Afrique face à son miroir
Cet incident à Lomé est bien plus qu’une simple anecdote. Il révèle les contradictions profondes qui minent l’intégration africaine. La ZLECAf est censée libérer le commerce intra-africain, mais elle se heurte à des réalités administratives archaïques.
Les prochaines étapes sont connues : harmoniser les règles de visas entre les pays, digitaliser les procédures frontalières et, surtout, aligner les actes sur les discours. Car comme l’a souligné un participant, « un tampon mal placé peut coûter des millions en investissements. »
La balle est désormais dans le camp des gouvernements. À Lomé, l’Afrique a appris une leçon : les grands projets économiques tiennent parfois à des détails, et les symboles comptent autant que les chiffres.