Cinq ans après le coup d’État au Mali : une démocratie en péril ?

Photo d'archives : le général Assimi Goïta en 2020

Ce dimanche marque l’anniversaire de cinq années depuis que le général Assimi Goïta a renversé le pouvoir à Bamako. Depuis ce putsch, le paysage malien s’est profondément assombri : la sécurité se dégrade, les libertés fondamentales s’amenuisent, et la presse étouffe sous le poids d’une répression grandissante.

Pour comprendre les racines de cette crise, j’ai échangé avec Ulf Laessing, responsable du programme Sahel pour la fondation Konrad Adenauer. Son analyse offre un éclairage cru sur les défis actuels du pays.

Répression et liberté d’expression : l’ombre d’un pouvoir autoritaire

Selon Ulf Laessing, la répression s’est intensifiée depuis 2021. « Aujourd’hui, s’exprimer librement au Mali relève du défi. On peut encore discuter franchement avec des interlocuteurs de confiance, mais la prudence est devenue la norme. » Les voix critiques sont réduites au silence : certains sont emprisonnés, d’autres contraints à l’exil. Une réalité qui reflète une volonté claire d’étouffer toute opposition.

Ulf Laessing, expert du Sahel, analyse la situation cinq ans après le putsch

Sécurité et djihadistes : une guerre sans issue ?

Au début du régime, certaines zones du pays avaient connu une amélioration de la sécurité. Ségou était accessible, et des agriculteurs avaient pu retrouver leurs terres. Pourtant, cette embellie n’a pas duré. Aujourd’hui, la situation s’est aggravée, portée par une croissance démographique effrénée, les effets dévastateurs du changement climatique et une insécurité endémique.

Ulf Laessing est catégorique : « Aucun gouvernement ne pourra reprendre le contrôle des régions dominées par le Jnim et l’État islamique. » Ces groupes armés, bien qu’ancrés localement, ne visent pas une conquête totale du pays. Leur objectif ? Contrôler des zones spécifiques et imposer leur loi, souvent en exploitant les frustrations sociales, comme l’accès à l’eau ou à la terre. « Ils ne sont pas des étrangers assoiffés de violence, mais des Maliens qui profitent des failles de l’État. »

Les attaques de fin avril, menées par des djihadistes et des rebelles touaregs, ont marqué un tournant. Une opération d’une envergure inédite depuis 2012, lorsque ces mêmes groupes avaient brièvement pris le contrôle du nord du pays. Malgré la stabilisation relative de la situation, le pouvoir a subi un camouflet en perdant des territoires stratégiques, comme Kidal. Une humiliation d’autant plus cuisante que les mercenaires russes, présents pour soutenir l’armée malienne, se sont retirés sans combattre.

L’Alliance des États du Sahel : une solidarité en trompe-l’œil ?

Le Mali, le Niger et le Burkina Faso, membres de l’Alliance des États du Sahel (AES), affichent une unité politique indéniable. Pourtant, cette alliance reste largement théorique. « Leur soutien militaire s’est limité à des déclarations et à quelques frappes aériennes, sans impact réel. » Ces pays, eux-mêmes fragilisés par des insurrections djihadistes, manquent cruellement de moyens pour apporter une aide concrète à Bamako. « On ne peut pas demander à des nations en proie à des crises internes de résoudre les problèmes du Mali. »

Assimi Goïta, Abdourahamane Tiani et Ibrahim Traoré, les trois leaders de l'AES, lors d'un sommet

Les trois pays partagent une idéologie commune, mais leur pauvreté extrême limite toute ambition collective. « Ce n’est pas une OTAN africaine. Ce sont trois États en survie, luttant pour leur propre stabilité. »

Quel avenir pour le Mali ? Dialogue ou chaos ?

Face à l’impasse militaire, Ulf Laessing plaide pour une approche double : action sécuritaire et négociations ciblées. « Les djihadistes ne veulent pas conquérir Bamako, mais ils cherchent à négocier leur influence sur certaines régions. » Une stratégie similaire à celle adoptée en Mauritanie, où des compromis ont permis de réduire l’instabilité sans imposer un modèle radical.

Pourtant, la population malienne reste méfiante. Malgré le mécontentement envers le gouvernement actuel, les alternatives sont encore plus redoutées : les djihadistes, d’un côté, ou les anciennes élites corrompues liées à l’Occident, de l’autre. « Beaucoup de Maliens soutiennent encore Assimi Goïta, non par adhésion idéologique, mais par peur du vide. »

L’âge moyen au Mali est de 15 ans. Une jeunesse souvent déscolarisée, nourrie par des réseaux sociaux saturés de propagande – y compris russe – qui amplifient le soutien au régime. Pourtant, après les attaques d’avril, le moment semblait propice à une contestation. Aucune manifestation n’a eu lieu. « Personne ne veut tomber sous la coupe du Jnim. »

Bamako, capitale du Mali, après les récents affrontements djihadistes

La vie quotidienne s’est encore compliquée. Les pénuries, les blocages et une économie exsangue ont poussé les Maliens à une résignation inquiétante. « Ils ont perdu foi en la politique. Les partis traditionnels ont échoué, le gouvernement actuel aussi. Mais la peur de l’inconnu les pousse à maintenir le statu quo. »

Conclusion : un pays à la croisée des chemins

Cinq ans après le putsch, le Mali reste prisonnier d’un cercle vicieux. L’insécurité persiste, la répression s’étend, et les solutions militaires semblent hors de portée. Pourtant, Ulf Laessing entrevoit une lueur d’espoir : le rejet massif de la charia et de l’extrémisme. Une base possible pour des négociations futures, à condition que l’État retrouve une légitimité et une capacité d’action.

En attendant, le pays s’enfonce dans une crise dont les racines plongent bien au-delà de 2021. La question n’est plus seulement de savoir qui gouverne Bamako, mais comment éviter que le Mali ne sombre définitivement dans le chaos.