Trois ans après le début des hostilités au Soudan, le conflit déborde désormais sur le sol tchadien. Frappes transfrontalières, tensions militaires accrues et crispations communautaires : la crise soudanaise frappe de plein fouet N’Djamena.

Depuis avril 2023, l’affrontement entre l’armée régulière soudanaise, dirigée par le général Abdel Fattah al-Burhan, et les Forces de soutien rapide (FSR), menées par Mohamed Hamdan Dagolo (Hemedti), s’intensifie. Malgré une posture officielle de neutralité affichée par le Tchad, des soutiens logistiques et militaires en faveur des FSR ont été observés. Une position qui place le gouvernement tchadien dans une situation délicate : soutenir un camp qui cible, au Darfour, des populations zaghawa, une communauté centrale dans l’appareil d’État tchadien. Des livraisons d’armes, financées par les Émirats arabes unis, ont notamment transité par des localités comme Amdjarass ou Adré, un choix aux conséquences désormais tangibles.

Tiné, épicentre des tensions transfrontalières

Deux villes portent le même nom, Tiné, l’une au Soudan, l’autre au Tchad. Ces localités jumelles, peuplées majoritairement de Zaghawa, servent de passage pour les civils fuyant les violences du Darfour Nord. Le 21 février 2026, les FSR ont pris le contrôle de la partie soudanaise de Tiné, déclenchant des affrontements avec les Toroboros, des combattants tchadiens et soudanais alliés à l’armée régulière soudanaise, ainsi qu’avec des militaires tchadiens agissant sans ordre officiel. Ces combats ont permis une reprise rapide de la ville. Face à cette escalade, N’Djamena a annoncé la fermeture de la frontière, sans pour autant stopper les violences dans cette zone frontalière.

C’est dans ce contexte explosif qu’une attaque de drone a frappé Tiné (Tchad) le 21 mars 2026, faisant une vingtaine de victimes civiles. Les autorités tchadiennes rejettent toute responsabilité dans cet incident, mais les accusations se multiplient. L’opposant Ousmane Dillo, en exil au Soudan, a dénoncé dans un message audio largement diffusé l’implication du président Mahamat Déby, l’accusant de mettre en danger la communauté zaghawa. Du côté soudanais, le gouverneur du Darfour, Minni Arkou Minawi, a franchi un pas supplémentaire en déclarant que « la guerre avec le Tchad a déjà commencé », confirmant ainsi une escalade régionale sans précédent.

Le Tchad en état d’alerte maximale face à la montée des tensions

Les autorités tchadiennes maintiennent une ligne ferme. Le porte-parole du gouvernement, Gassim Chérif Mahamat, a réaffirmé la neutralité du pays tout en promettant une réponse « proportionnelle » aux attaques. Le président Mahamat Déby a ordonné la mise en alerte maximale des forces armées. Un sommet sécuritaire s’est tenu à Tiné le 22 mars, réunissant des hauts gradés pour renforcer la protection de la frontière et éviter toute déstabilisation interne. « Ici, c’est Tiné au Tchad, pas Tiné au Soudan. Que les belligérants se battent chez eux, pas sur notre sol et encore moins contre notre peuple », a déclaré le général Ali Ahmat Akhabach, ministre de la Sécurité.

Dans la foulée, N’Djamena a interdit aux populations de traverser la frontière, une mesure aux conséquences humanitaires lourdes. Cette décision, prise pour éviter une rébellion de la communauté zaghawa, vise aussi à empêcher l’afflux de réfugiés fuyant les exactions au Darfour. Pourtant, selon l’expert Cameron Hudson, cette stratégie pourrait se retourner contre le Tchad : « Le renforcement militaire à la frontière soudanaise risque d’entraîner le pays dans le conflit plutôt que de le protéger. Déby, en cherchant à afficher une image de fermeté, commet une erreur stratégique majeure. »

Quand le conflit soudanais attise les fractures communautaires au Tchad

Les tensions ne concernent pas uniquement les Zaghawa. Des sources sécuritaires tchadiennes révèlent que les FSR recrutent activement des jeunes issus de la communauté Tama, une ethnie transfrontalière présente à l’est du Tchad (Wadi Fira, Ouaddaï) et à l’ouest du Soudan. Historiquement, les Tama ont été intégrés aux milices janjawid lors de la première guerre du Darfour (2003), combattant notamment les Zaghawa. Ce recrutement, qui s’apparente à du mercenariat, s’appuie sur des réseaux locaux mêlant chefs traditionnels, autorités administratives et proches du pouvoir.

Cette dynamique ravivent les fractures internes au Tchad et alimentent un climat de méfiance intercommunautaire. La frontière entre les deux pays, autrefois simple ligne de séparation, devient un théâtre où se projette le conflit. Ce qui relevait d’un calcul géopolitique ambigu semble désormais se transformer en piège dont le gouvernement tchadien pourrait difficilement s’extraire. Le diable est sorti de la boîte, et il n’est pas près d’y retourner.