crise de Ceuta : réactions nord-africaines entre souveraineté et critiques

Des migrants franchissent la frontière depuis le Maroc vers l'enclave espagnole de Ceuta, jeudi 30 juillet 2026
Des migrants franchissent la frontière depuis le Maroc vers l’enclave espagnole de Ceuta, jeudi 30 juillet 2026. –  Tous droits réservés  AP Photo
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Maroc, Algérie, Tunisie : la crise de Ceuta relance les débats sur la souveraineté et l’immigration

Une petite ville de 19 km², Ceuta, est devenue en quelques heures le centre d’une crise humanitaire et diplomatique majeure, dont les répercussions touchent l’ensemble du sud de l’Europe. Ce jeudi, plus de 60 000 migrants ont franchi la frontière marocaine pour entrer dans cette enclave espagnole, un mouvement sans précédent depuis 2021.

Les autorités de Ceuta ont recensé environ 60 000 arrivées en quelques heures, accompagnées d’un lourd bilan humain : 34 morts étaient dénombrés vendredi après-midi, selon les dernières informations du ministère de l’Intérieur espagnol. Les images captées sur la plage de Tarajal, à Ceuta, révèlent un chaos indescriptible, avec des foules en fuite entre la digue et les routes frontalières.

Parmi les migrants, une majorité de jeunes, mais aussi des femmes avec enfants et des familles entières, tous engagés dans une traversée périlleuse, risquant noyade et épuisement.

Le Maroc réaffirme ses revendications sur Ceuta et Melilla

Les événements de Ceuta ont ravivé une question sensible des relations maroco-espagnoles : la souveraineté sur Ceuta et Melilla. Le Maroc considère ces deux villes comme faisant partie intégrante de son territoire depuis son indépendance en 1956. La crise survient à un moment symbolique, lors de la Fête du Trône, célébrant l’unité du royaume et l’allégeance au souverain.

Le site marocain Hespress souligne que cette vague migratoire vers Ceuta et Melilla met en lumière les tensions sociales et économiques des régions frontalières. Selon le média, les autorités locales de Ceuta ont dû solliciter l’appui du gouvernement central espagnol, qui a rapidement contacté les autorités marocaines pour trouver une solution. Il a été convenu que les migrants soient reconduits à leur point de départ.

Hespress cite Yahya Yahya, président du comité national pour la réintégration de Ceuta, Melilla et des îles adjacentes, qui estime que la gestion de la crise par Ceuta révèle « la fragilité de la présence espagnole dans la région ». Il qualifie la demande du chef du gouvernement de Ceuta de déployer l’armée d’un « échec politique ».

L’Algérie adopte une position critique et sarcastique

La position de l’Algérie face à ces événements est marquée par une rivalité politique historique avec le Maroc et une volonté de marquer des points diplomatiques. Le site algérien Tout sur l’Algérie décrit la situation comme une « fuite massive de Marocains », accusant Rabat d’utiliser « la bombe migratoire » contre Madrid, qu’il qualifie de « favori de l’Europe ».

Ce média dénonce également la réaction de certains dirigeants européens, comme la Première ministre italienne Giorgia Meloni, qui a demandé la suspension de l’Espagne de l’espace Schengen. Selon Tout sur l’Algérie, elle cherche à plaire au Maroc en critiquant l’Espagne, tout en occultant les véritables causes de cette crise migratoire.

Le site algérien va plus loin en accusant les forces de sécurité marocaines d’avoir laissé passer les migrants sans intervention, suggérant que Rabat soit incapable de contrôler ses frontières ou utilise délibérément la migration comme une arme contre l’Espagne.

La télévision publique algérienne renchérit en qualifiant l’événement de « fuite massive », reflétant selon elle les difficultés économiques et sociales persistantes au Maroc. Avec un taux de chômage des jeunes approchant les 31 %, l’Algérie n’est pas épargnée par les critiques internes, notamment après la répression du mouvement Hirak entre 2019 et 2021.

Sur les réseaux sociaux, les internautes algériens se sont livrés à un exercice de sarcasme, certains rebaptisant le Maroc « la Suisse » ou rappelant que Ceuta est espagnole. Un internaute marocain a rétorqué en soulignant que des Algériens figuraient aussi parmi les migrants, fuyant leur propre réalité économique difficile. D’autres vidéos ont mis en lumière la migration irrégulière en Algérie, souvent ignorée par les médias.

En Tunisie, entre humour et prise de conscience

En Tunisie, les réseaux sociaux ont été inondés de vidéos et de commentaires sur la traversée vers Ceuta. Certains internautes ont ironisé en écrivant : « Il ne reste que le roi », évoquant l’exode massif des Marocains en quelques heures seulement.

D’autres ont utilisé ces images pour illustrer l’ampleur de la crise sociale et économique frappant la jeunesse nord-africaine, poussée par le chômage à risquer sa vie pour atteindre l’Europe. Avec un taux de chômage des jeunes atteignant 38 % en 2025, la Tunisie est elle-même confrontée à une crise migratoire majeure vers l’Italie, ajoutant une touche d’ironie aux réactions tunisiennes.

Le président Kaïs Saïed, qui a concentré l’essentiel du pouvoir exécutif depuis 2021, a dissous le Parlement et adopté une nouvelle Constitution en 2022, jugée par les défenseurs des droits humains comme une régression des acquis de la révolution de 2011.

Ceuta et Melilla : un contentieux historique

L’Espagne possède deux enclaves frontalières au nord du Maroc : Ceuta et Melilla. Ceuta a été conquise par les Portugais en 1415 avant de passer sous contrôle espagnol en 1668. Melilla, quant à elle, est passée sous domination espagnole à la fin du XVe siècle, après la chute de Grenade en 1492.

En 1995, Madrid a accordé un statut d’autonomie à ces deux villes, aligné sur le système régional espagnol. Le Maroc, de son côté, continue de revendiquer ces territoires, qu’il considère comme des « enclaves occupées » et appelle à un dialogue avec l’Espagne pour régler cette question.

Madrid affirme sa souveraineté sur Ceuta et Melilla, devenues des points de passage majeurs pour l’immigration irrégulière vers l’Europe. En réponse, l’Espagne a érigé dès 1995 une barrière de 8,4 km entre Ceuta et le Maroc, haute de 10 mètres par endroits, équipée de capteurs électroniques et de barbelés. Une seconde barrière, longue de 12 km, sépare Melilla du territoire marocain, équipée des mêmes dispositifs.

La crise de 2021, marquée par l’entrée de 8 000 migrants en quelques jours, avait été attribuée à une crise diplomatique entre Madrid et Rabat après l’hospitalisation en Espagne du chef du Front Polisario, Brahim Ghali. Le Maroc avait alors nié toute implication.