Entre 2024 et 2026, le Sénégal a vécu une période charnière, offrant une leçon inestimable en matière de gouvernance, de gestion du risque pays et de communication internationale. L’arrivée d’Ousmane Sonko à la Primature a mis en lumière de manière frappante comment une gestion politique incertaine, un discours public agressif et une instabilité institutionnelle peuvent, en l’espace de quelques mois, fragiliser un pays aux bases économiques pourtant robustes. Pour les observateurs internationaux, cette séquence constitue désormais un véritable cas d’étude, tant ses répercussions sur la confiance des investisseurs, la stabilité économique, la création d’emplois, la crédibilité financière et l’attractivité du Sénégal ont été profondes.

Un effondrement historique des IDE : la sanction d’une gouvernance, non d’une économie

L’année 2025 a été marquée par un recul spectaculaire des investissements directs étrangers (IDE), s’effondrant de 98,9 %, passant de 3 319 millions USD à seulement 37 millions USD. Une telle contraction, sans choc externe majeur, est sans précédent pour un pays africain. Cette chute ne s’explique pas par une dégradation des fondamentaux économiques : la croissance avoisinait les 7,9 %, la production pétrolière était en hausse, et le stock d’IDE dépassait les 24,9 milliards USD. Néanmoins, le Sénégal a glissé de la deuxième place des destinations d’IDE en Afrique en 2023 à la 46e position en 2025.

Les investisseurs ont clairement sanctionné la gouvernance sénégalaise. La cohabitation complexe à la Primature, les messages contradictoires émis par l’exécutif, les renégociations musclées des contrats pétroliers, la révélation d’une dette dissimulée portant l’endettement réel à 119 % du PIB, et le refus de formaliser un programme avec le FMI, ont créé une incertitude institutionnelle immédiatement répercutée par une hausse de la prime de risque. Les quatre dégradations successives de Moody’s en douze mois et la chute de la notation S&P à CCC+ ont exacerbé cette dynamique, provoquant une vente massive des eurobonds sénégalais.

Un choc social majeur : la destruction de la dynamique de création d’emplois

L’impact sur la création d’emplois a été immédiat et considérable. La chute des IDE a gelé les projets greenfield, les extensions industrielles, les implantations de services ainsi que les pôles logistiques et technologiques. Les projets greenfield avaient déjà diminué de 37 % en 2024, signe d’une confiance déjà ébranlée. Dans un pays où les IDE sont un moteur essentiel de l’industrie, des services et des infrastructures, cette contraction a engendré une baisse mécanique des emplois directs, indirects et induits, créant un paradoxe entre une économie affichant une croissance élevée et un marché du travail en pleine récession.

À cela s’est ajoutée l’interruption brutale des chantiers de BTP, un secteur traditionnellement grand pourvoyeur d’emplois. La suspension des projets publics et privés a provoqué une hémorragie d’emplois, touchant les ouvriers, les techniciens, les conducteurs d’engins, les PME sous-traitantes et l’ensemble de la chaîne logistique du bâtiment. Le BTP, qui dynamise habituellement le commerce, le transport et les matériaux, s’est retrouvé paralysé, accentuant la vulnérabilité sociale. La gouvernance conflictuelle a ainsi eu un double effet destructeur : elle a stoppé les investissements créateurs de valeur et paralysé les chantiers qui soutenaient l’activité quotidienne.

Un secteur privé national asphyxié : le premier baromètre de la crise

Le secteur privé national a été le premier à subir les conséquences de cette gouvernance. Confronté à des retards de paiement massifs, à une raréfaction des lignes de crédit, à un manque de visibilité et à un discours public devenu source d’incertitude, il a vu ses marges se réduire et ses perspectives s’assombrir. Le diagnostic est sans appel : le Sénégal a « gagné la bataille des chiffres mais perdu celle du récit », dans un contexte où la parole publique est devenue « un actif financier ; son incohérence, une prime de risque ».

Le pays est entré en zone critique sur l’Indice de Risque Narratif Pays (IRNP), avec un récit de risque 5,1 fois plus prégnant que celui d’opportunité. Ce basculement a accru la prudence des banques, des investisseurs et des partenaires internationaux, transformant une crise de gouvernance en une crise de confiance systémique.

Une parole géopolitique déstabilisatrice : quand le discours devient un risque diplomatique

Les déclarations géopolitiques de l’ancien premier ministre ont renforcé cette perception d’imprévisibilité diplomatique. En qualifiant le conflit Iran–États‑Unis de « guerre déclenchée par les États‑Unis et leur allié israélien », il a véhiculé une image de confrontation dans un environnement international déjà polarisé. Pour les investisseurs, chaque mot devient un signal de risque pays, d’autant plus dans un contexte où la gouvernance interne est déjà jugée instable.

Dans un monde où les marchés financiers analysent les signaux diplomatiques avec une sensibilité extrême, une phrase prononcée à Dakar peut rapidement devenir un titre à Londres, une alerte à New York ou une note d’analyste à Washington. La parole publique est devenue un instrument de stabilité financière, et toute incohérence un facteur de volatilité.

Un cas d’école pour les institutions internationales et les écoles de gouvernance

Cette période doit désormais être étudiée comme un cas d’école dans les programmes de géopolitique, de gouvernance publique, de communication stratégique et de gestion du risque pays. Elle démontre que la souveraineté ne se décrète pas ; elle se construit par la rigueur, la cohérence, la discipline et la maîtrise du récit international. Elle prouve également que la parole publique, lorsqu’elle est fragmentée ou conflictuelle, peut se transformer en un facteur de risque financier, capable de dégrader la crédibilité d’un État au-delà de ses fondamentaux.

Le retour des bailleurs : la preuve que le récit international est en train de changer

La conclusion est désormais avérée par les faits. Moins de trois mois après le départ de l’ancien premier ministre, les bailleurs internationaux ont commencé à revenir. La Banque mondiale a approuvé 140 millions USD pour améliorer la connectivité routière dans les zones agricoles du Nord et du Centre. La Banque africaine de développement a validé 35 millions USD pour renforcer les finances publiques.

Ces engagements ne sont pas de simples gestes techniques ; ils sont la preuve tangible que le récit international du Sénégal est en train de se transformer. Les bailleurs ne reviennent que lorsque la gouvernance redevient prévisible, lorsque la parole publique cesse d’être un facteur de risque, et lorsque l’État démontre qu’il a retrouvé sa capacité à parler d’une seule voix.

Une leçon pour l’Afrique et pour les marchés émergents

La séquence sénégalaise offre une leçon plus vaste pour les marchés émergents : dans un monde où les flux financiers sont hypersensibles au récit, la stabilité ne se décrète pas ; elle se démontre. La confiance ne se réclame pas ; elle se construit. Et l’attractivité ne se préserve pas par des slogans, mais par une discipline quotidienne, une cohérence institutionnelle, une prévisibilité assumée et une communication économique maîtrisée.

Le Sénégal a la capacité de réparer la rupture de 2025. Mais cette réparation exige une gouvernance qui comprend que, désormais, le récit est un actif financier. Lorsque la gouvernance redevient cohérente, l’attractivité revient. Toujours.