crise oubliée : quand boko haram dévaste le mayo-tsanaga

Plus de 50 villages vidés de leurs habitants, des milliers de familles dispersées, et un État camerounais qui détourne les yeux

Le terrorisme de Boko Haram, né au Nigeria au début des années 2000, a franchi les frontières camerounaises dès 2014. Le mont Gossi, près du village de Tourou à 35 km de Mokolo, fut le premier territoire camerounais frappé. Depuis, cette menace n’a cessé de grandir, transformant le département du Mayo-Tsanaga en zone de non-droit.

Les attaques se multiplient : villages incendiés, populations massacrées, femmes violées, enfants enlevés. Les infrastructures vitales – champs, marchés, lieux de culte, écoles, centres de santé – sont systématiquement ciblées. Résultat : une désertion sans précédent. Plus de 50 localités du Mayo-Tsanaga, parmi lesquelles Gossi, Tourou, Vizik, Ldamang ou Koza, ont été abandonnées par leurs habitants, chassés par la terreur des groupes armés.

En mai 2022, lors des Rencontres fraternelles du Mayo-Tsanaga à Tourou et Mokolo, Mahadek Nicolo Nouhou, cinquième adjoint au maire de Mokolo, révélait un bilan accablant : une dizaine de villages totalement désertés, deux occupés par Boko Haram, et sept autres régulièrement attaqués. Les zones de Gossi, Toufou 1 et 2, Roum et Hitawa, autrefois prospères, sont aujourd’hui des zones fantômes, évitées par les survivants.

Les habitants de Tourou résument leur désespoir : « Nous sommes livrés à nous-mêmes, abandonnés par nos dirigeants qui choisissent le silence face à notre souffrance. Sommes-nous moins camerounais que les autres ? » Depuis des années, les civils vivent dans la peur. La nuit, ils fuient vers les montagnes, partageant grottes et abris précaires avec la faune locale. Au petit jour, ils redescendent pour tenter de préserver ce qui reste de leurs moyens de subsistance.

Face à ces criminels lourdement armés, l’État camerounais déploie des effectifs dérisoires. Lors d’une attaque récente à Ldamang et Ldubam, seulement deux soldats étaient présents sur place, incapables de résister à une horde de terroristes bien équipés. Les comités de vigilance locaux, armés de simples machettes, se retrouvent en première ligne, sans soutien ni protection.

Les élites locales, pourtant nombreuses dans le département, ferment les yeux. Elles multiplient les discours lors des meetings électoraux, promettant monts et merveilles, mais disparaissent dès que la réalité frappe. Les visites ministérielles, les déclarations solennelles et les « rencontres fraternelles » restent sans lendemain. Pendant ce temps, les attaques se poursuivent, et le Mayo-Tsanaga se vide un peu plus chaque jour.

Les chiffres de l’exode sont accablants. Plus de 9 000 personnes ont été contraintes de quitter leurs foyers, un chiffre qui ne cesse d’augmenter. Début juin 2026, l’Organisation internationale pour les migrations (OIM) recensait 482 nouveaux déplacés en l’espace de quelques semaines, fuyant les arrondissements de Mokolo, Koza et Mayo-Moskota. L’impact dépasse largement les frontières du département : des familles entières parcourent des centaines de kilomètres pour trouver refuge, comme à Kalfou dans le Mayo-Danay, où près de 300 personnes ont été accueillies.

Ceux qui fuient laissent derrière eux leurs biens, leurs papiers, parfois même leurs proches. Les actes de naissance et cartes d’identité réduits en cendres avec leurs maisons symbolisent la perte d’identité et d’avenir. Les familles se disloquent dans la panique : des enfants se retrouvent seuls, privés de protection, d’éducation et de repères. Certains abandonnent l’école, d’autres sombrent dans la délinquance ou le mariage forcé. Les jeunes filles, en particulier, voient leurs rêves s’évanouir dans l’indifférence générale.

Le Mayo-Tsanaga se meurt. L’agriculture, pilier de l’économie locale, s’effondre. Les écoles ferment leurs portes. Les marchés se vident. Si rien ne change, ce département camerounais risque de devenir une terre fantôme, vidée de ses habitants et de sa vitalité. L’État a-t-il le droit de négliger ses citoyens sous prétexte qu’ils vivent loin de la capitale ? Combien de villages devront encore être rayés de la carte avant que cette crise ne devienne une priorité nationale ?