GOMA, NORTH KIVU, DEMOCRATIC REPUBLIC OF CONGO - 2019/06/15: Medical staff dressed in protective gear before entering an isolation area at an Ebola treatment centre in Goma. DR Congo is currently experiencing the second worst Ebola outbreak in recorded history. More than 1,400 people have died. (Photo by Sally Hayden/SOPA Images/LightRocket via Getty Images)

ébola en RDC : une crise sanitaire aggravée par l’instabilité et les conflits

ébola en RDC : une crise sanitaire aggravée par l'instabilité et les conflits

Le 17 mai 2026, l’Organisation mondiale de la santé a qualifié l’épidémie d’ébola sévissant dans l’est de la République démocratique du Congo et touchant également l’Ouganda de « urgence de santé publique de portée internationale ». Dès le lendemain, l’Africa CDC (Center for Disease Control and Prevention) a partagé cette évaluation. Le 5 juin, les deux institutions ont lancé un plan commun de réponse de six mois, assorti d’un appel à mobiliser 518 millions de dollars. Cette 17ᵉ épidémie, causée par une souche rare (Bundibugyo) pour laquelle aucun vaccin ni traitement homologué n’existe, frappe une région déjà fragilisée par des décennies de conflits et une recomposition des aides internationales. Comment cette crise sanitaire interagit-elle avec les tensions sécuritaires et humanitaires de l’est du pays ? Quels risques fait-elle peser sur la stabilité régionale en Afrique centrale ? Enfin, que révèle cette résurgence sur la capacité des acteurs internationaux à gérer des urgences sanitaires majeures ?

une épidémie dans un contexte de crise multidimensionnelle

Cette nouvelle flambée d’ébola survient dans une zone déjà marquée par des crises multiples et profondes. La République démocratique du Congo affronte sa 17ᵉ épidémie depuis 1976, date de la première identification du virus à Yambuku. Cette fois-ci, c’est la souche Bundibugyo qui circule, avec un taux de létalité pouvant atteindre 50 %. Les provinces de l’est – le Nord-Kivu, le Sud-Kivu et l’Ituri – sont particulièrement vulnérables. En 2025, l’Organisation des Nations unies a recensé l’une des pires épidémies de choléra depuis 25 ans dans la région. Depuis 2020, le mpox se propage massivement, notamment depuis septembre 2023. L’Ituri, épicentre de l’épidémie actuelle, est l’une des provinces les plus instables du pays : mal desservie par les infrastructures routières, en proie à des violences perpétrées par des groupes armés, et abritant près d’un million de déplacés entassés dans des camps surpeuplés.

Cette situation humanitaire précaire est exacerbée par un climat d’insécurité endémique, particulièrement intense depuis l’offensive du M23 en 2023. Les populations locales subissent des déplacements forcés et des conditions de vie insalubres, propices à la propagation rapide des agents pathogènes. Les services de santé, déjà fragilisés, peinent à répondre aux besoins vitaux des habitants, renforçant une dépendance structurelle à l’aide internationale. La violence systémique, notamment envers les femmes et les enfants, a également contribué à marginaliser la santé publique, rendant encore plus difficile la mise en place de dispositifs sanitaires efficaces pour endiguer l’épidémie.

une réponse sanitaire entravée par l’instabilité politique et les groupes armés

Le ministre congolais de la Santé, Samuel-Roger Kamba Mulamba, a qualifié l’ébola de « priorité absolue ». Selon les dernières données disponibles au 31 mai 2026, 282 cas confirmés et 42 décès ont été recensés, avec 19 nouveaux cas positifs enregistrés en une journée. L’Organisation mondiale de la santé faisait état, au 1ᵉʳ juin, de 349 cas suspects en attente de résultats, principalement dans la province de l’Ituri, plus précisément dans les zones sanitaires de Bunia, Rwampara et Mongbwalu. L’hôpital de Bunia, rapidement saturé, a dû mettre en place des centres d’accueil en périphérie et en zone rurale. Quatre soignants infectés ont heureusement pu se rétablir, mais la pression sur le système de soins reste intense : six centres de santé de Bunia ont été temporairement fermés pour désinfection, réduisant encore la capacité d’accueil de la ville.

Le principal obstacle à une riposte efficace réside dans l’absence de coordination entre Kinshasa et les groupes armés contrôlant une partie du territoire, notamment le M23, soutenu par le Rwanda. Plusieurs cas ont été confirmés dans des zones sous influence de ce mouvement rebelle. Tant que le gouvernement congolais ne parvient pas à établir un cadre de coordination sanitaire avec ces acteurs, le risque de propagation épidémique persiste. Des négociations pourraient être en cours, mais elles n’ont pas encore permis de mettre en place les mécanismes nécessaires à une réponse unifiée. Deux centres de traitement ébola sont en cours d’installation à Goma, chef-lieu contrôlé par le M23, avec des capacités d’accueil limitées. La fragmentation territoriale à l’est du pays empêche une réponse cohérente, posant une question cruciale : qui dirige la santé publique lorsque l’État perd le contrôle de son territoire ?

résistances communautaires et défis culturels

Les résistances locales, déjà observées lors des précédentes épidémies (2018-2020), compliquent davantage la lutte contre la maladie. À Rwampara, une manifestation contre la riposte sanitaire a dégénéré, aboutissant à l’incinération du corps d’un cas suspect. La méfiance envers les équipes médicales s’enracine dans des pratiques culturelles : le refus des autorités sanitaires de restituer les corps des victimes d’ébola à leurs familles est perçu comme une violence symbolique insupportable. Dans les sociétés de l’est de la RDC, les rituels funéraires, comme la toilette mortuaire et le contact physique avec le défunt, sont des impératifs spirituels. Or, ces mêmes pratiques constituent l’un des principaux vecteurs de transmission du virus.

Ce rejet des interventions sanitaires s’inscrit dans une logique plus large de suspicion structurelle, nourrie par des décennies de violence, d’abandon étatique et d’interventions extérieures perçues comme prédatrices. Les populations de l’Ituri et du Kivu assimilent souvent la riposte sanitaire à une nouvelle forme de contrôle imposé, alimentant rumeurs et théories conspirationnistes. Ainsi, la crise sanitaire devient aussi une crise de confiance entre les autorités et les communautés locales, rendant encore plus difficile la mise en œuvre de mesures de prévention et de contrôle.

impact potentiel sur la stabilité régionale en Afrique centrale

Une épidémie ne connaît pas de frontières. L’ébola, en se propageant, risque de fragiliser les relations entre la RDC et ses voisins, notamment le Rwanda et l’Ouganda, avec lesquels les tensions sont déjà vives. L’Africa CDC a identifié une dizaine de pays vulnérables, dont le Soudan du Sud, le Burundi, la Centrafrique, la Tanzanie et la Zambie, en plus de la RDC et de l’Ouganda, déjà touchés. Cependant, les capacités de réponse varient considérablement d’un pays à l’autre : le Kenya et l’Éthiopie disposent de systèmes de santé plus robustes, tandis que la Centrafrique, l’un des États les plus fragiles du continent, dépend largement de l’aide extérieure. Le Soudan du Sud, quant à lui, cumule une grave crise interne et les répercussions du conflit au Soudan voisin.

Des cas importés de l’Ituri ont déjà été signalés au Nord-Kivu, à Kampala (Ouganda) et au Sud-Kivu. Face au risque, l’Ouganda a suspendu les vols et le transport de passagers avec la RDC le 21 mai 2026, tandis que le Rwanda a fermé sa frontière avec Goma. Ces mesures, prises unilatéralement, risquent d’aggraver les tensions diplomatiques et de perturber les échanges économiques. La Communauté d’Afrique de l’Est a appelé ses États membres à renforcer la surveillance aux frontières et à harmoniser les contrôles sanitaires, sans pour autant fermer totalement les frontières. Une réunion ministérielle extraordinaire a eu lieu les 1ᵉʳ et 2 juin 2026 pour coordonner les efforts régionaux, mais la mise en œuvre reste incertaine.

limites du système international d’aide face à une crise sanitaire majeure

Cette épidémie survient dans un contexte où la riposte internationale risque d’être affaiblie. Depuis janvier 2025, les États-Unis ont opéré une recomposition majeure de leur aide sanitaire : retrait de l’Organisation mondiale de la santé, dissolution de l’USAID, réductions des financements au CDC et baisse de l’aide sanitaire à la RDC et à l’Ouganda. Selon certains experts, ces coupes budgétaires pourraient avoir retardé la détection de l’épidémie. Les financements restants ont été transférés au Département d’État américain dans le cadre d’accords bilatéraux, souvent assortis de conditions politiques et économiques, marquant un passage du multilatéralisme vers un bilatéralisme transactionnel.

Face à cette résurgence d’ébola, la réponse américaine s’avère tardive et ne s’inscrit pas dans le cadre onusien traditionnel. L’objectif affiché est avant tout de protéger les intérêts américains. Le Département d’État a mobilisé 23 millions de dollars d’urgence et annoncé le financement de 50 cliniques, mais sans soutien à une riposte pilotée par l’OMS, en rupture avec les pratiques passées. Le retrait des États-Unis de l’OMS fragilise également le fonds d’urgence de l’organisation, les autres donateurs peinant à combler le vide laissé par ce départ.

Dans ce contexte, la gestion de la crise repose donc sur les institutions nationales des pays les plus touchés, avec un appui limité de l’OMS et des ONG. L’Organisation mondiale de la santé a déclaré l’épidémie « urgence de santé publique de portée internationale » et coordonne la réponse, tandis que le Centre européen de prévention et de contrôle des maladies a publié une évaluation des risques pour soutenir la coordination. Sur le terrain, des ONG comme Médecins sans frontières ou ALIMA déploient des équipes, et la Croix-Rouge de la RDC mobilise ses volontaires pour les enterrements dignes et sécurisés, la communication sur les risques et l’engagement communautaire. Malgré ces efforts, la réponse humanitaire reste insuffisante pour endiguer l’épidémie.

L’Africa CDC et l’OMS ont annoncé, le 5 juin 2026, un plan conjoint de riposte de six mois, couvrant la période de juin à novembre 2026, avec un appel à mobiliser 518 millions de dollars pour soutenir la détection précoce, la prévention et la lutte contre la maladie. Ce plan, articulé autour du principe « un plan, un budget, une équipe », vise une réponse coordonnée pilotée par les pays touchés. Cependant, seuls 315,8 millions de dollars ont été promis à ce jour, bien en dessous de l’objectif nécessaire pour une coordination efficace.

Cette crise révèle ainsi une tension structurelle entre les accords bilatéraux, souvent conditionnés par des intérêts politiques et économiques, et la nécessité d’une coordination multilatérale pour gérer des urgences sanitaires transfrontalières. L’avenir dira si cette articulation pourra apporter une réponse durable et efficace face à des crises sanitaires majeurs.