Alors que la transparence budgétaire devient un impératif pour les citoyens, une nouvelle bataille juridique s’engage au Sénégal. Portée par l’Assemblée nationale dirigée par Ousmane Sonko, la réforme des fonds spéciaux, ces crédits souvent critiqués pour leur opacité, vient d’être adoptée en dépit des objections de l’Exécutif. Le texte, désormais entre les mains du Conseil constitutionnel, pourrait rebattre les cartes d’un équilibre institutionnel déjà tendu. Mais à quel prix pour les contribuables sénégalais ?

Une réforme sous haute tension : transparence vs prérogatives présidentielles
La proposition de loi organique n° 38/2026, examinée ce jeudi 1er octobre 2026, vise à encadrer strictement les fonds spéciaux, ces ressources souvent qualifiées de « caisses noires » en raison de leur gestion opaque. Portée par la majorité parlementaire Pastef, elle cherche à limiter leur usage aux missions de défense, de sécurité et de diplomatie, excluant ainsi les dépenses sociales que le gouvernement souhaite préserver. Malgré les tentatives de compromis, l’Assemblée nationale a maintenu sa position en rejetant tous les amendements proposés par l’Exécutif.
Cette initiative s’inscrit dans la continuité d’un premier échec. Le 25 août 2026, le Conseil constitutionnel avait censuré une version antérieure de ce texte, rappelant que la gestion des crédits publics relevait exclusivement du domaine de la loi organique. Les députés, déterminés à faire aboutir leur projet, ont donc reformulé leur proposition pour se conformer aux exigences légales, mais le désaccord persiste sur son fond comme sur sa forme.
Le gouvernement invoque la Constitution et les directives de l’UEMOA
Pour le ministre de la Justice, Garde des Sceaux Me Moussa Sarr, la réforme telle que proposée présenterait des risques juridiques et budgétaires majeurs. Le gouvernement argue que le texte restreindrait indûment les prérogatives du président de la République, notamment en matière de solidarité nationale. Selon lui, l’isolement des fonds spéciaux de la dotation globale des institutions constitutionnelles créerait un vide juridique, incompatible avec les directives de l’Union économique et monétaire ouest-africaine (UEMOA).
Autre point de friction : le contrôle parlementaire. La proposition de loi prévoit que la Commission des finances puisse auditer l’utilisation de ces fonds à l’issue de chaque exercice budgétaire. L’Exécutif y voit une intrusion dans les compétences exclusives de la Cour des comptes, allant jusqu’à proposer de limiter le suivi à l’exercice en cours pour éviter toute interférence.
Enfin, le gouvernement souhaite que toute demande d’audition d’un ministre par les députés soit préalablement transmise au président de la République, une mesure perçue comme un frein à l’indépendance du législatif.
Vote bloqué : l’Assemblée nationale passe en force
Face au refus de transiger, l’Exécutif a activé l’article 82, alinéa 4, de la Constitution et l’article 87 du Règlement intérieur de l’Assemblée, qui encadrent le vote bloqué. Cette procédure permet d’imposer un vote unique sur le texte, en ne retenant que les amendements validés par le gouvernement. Me Moussa Sarr a défendu cette approche en insistant sur la nécessité de garantir la cohérence des lois et la responsabilité politique de l’Exécutif. « La transparence ne doit pas devenir un instrument de blocage institutionnel », a-t-il déclaré.
Mais la majorité parlementaire a balayé cette stratégie. Les députés ont conservé leur version du texte, refusant toute dilution de ses dispositions. Le bras de fer est désormais total : l’Assemblée nationale a adopté la proposition de loi organique sans modification, malgré l’opposition de l’Exécutif. Le texte est désormais entre les mains des sages du Conseil constitutionnel, qui devront trancher entre les arguments des uns et des autres.
Quels arguments pour les sages du Conseil constitutionnel ?
Le gouvernement pourra s’appuyer sur plusieurs leviers pour contester la légalité du texte adopté. Il invoquera notamment :
- Le respect des directives de l’UEMOA, qui encadrent strictement la gestion des dotations budgétaires ;
- Les compétences exclusives de la Cour des comptes en matière de contrôle des finances publiques ;
- La régularité de la procédure, après le rejet du vote bloqué pourtant prévu par la Constitution.
Pour leur part, les députés mettront en avant la volonté de mettre fin à l’opacité des fonds spéciaux et de renforcer la responsabilité des institutions. Leur argumentaire repose sur la nécessité de rétablir la confiance des citoyens dans la gestion des deniers publics, un enjeu crucial dans un contexte de défiance envers les élites politiques.
Quelle que soit la décision des sages, cette bataille juridique aura révélé les fractures d’un système institutionnel où le dialogue entre l’Exécutif et le législatif semble plus que jamais compromis.

