Dans une rue bruyante de Dakar, personne ne prête attention à K. Il avance d’un pas vif, smartphone à la main, échangeant des salutations avec des connaissances. Tout semble normal. Pourtant, chaque geste est mesuré. « Ici, il faut savoir se protéger », confie-t-il à mi-voix.

Un ressortissant français parmi les victimes

Son arrestation remonte au 14 février, mais l’information n’a filtré que récemment. Un Français d’une trentaine d’années, établi à Dakar, a été interpellé lors d’une vague de répression ciblant les personnes homosexuelles.

Il est poursuivi pour « actes contre nature », association de malfaiteurs, blanchiment de capitaux et tentative de transmission volontaire du VIH.

Cette arrestation coïncide avec l’adoption, début mars, d’une loi alourdissant les peines pour relations homosexuelles, passant de cinq à dix ans de prison. Plusieurs dizaines de personnes sont interpellées quotidiennement depuis son entrée en vigueur, dans un climat de répression croissante.

Les autorités françaises ont réagi en réaffirmant leur attachement à la dépénalisation universelle de l’homosexualité et en apportant leur soutien aux personnes discriminées par cette législation sénégalaise. La représentation diplomatique française à Dakar suit de près la situation et a déjà rendu visite au ressortissant français incarcéré.

K. est homosexuel. Dans un pays où les préjugés contre les minorités sexuelles restent profondément ancrés, mener une existence normale relève du parcours du combattant.

Au Sénégal, la lutte pour les droits LGBTQ+ ne se traduit pas toujours par des manifestations ou des slogans. Elle s’exprime souvent à travers des actes discrets, des non-dits et des stratégies de survie quotidiennes.

Dans son quartier, K. a appris à décrypter les silences, les regards fuyants et les sous-entendus. « On comprend vite ce qu’on peut dire ou pas », explique-t-il. Comme beaucoup, il ajuste son comportement selon les situations. Une vie en public, une autre en privé. L’homosexualité y est encore largement perçue comme une honte, avec des conséquences bien réelles.

Dans un appartement discret du centre-ville, M. s’exprime à voix basse, jetant des coups d’œil inquiets vers l’entrée. « Ici, il faut toujours rester sur ses gardes », murmure-t-il. Son histoire n’a rien d’exceptionnel. C’est justement ce qui rend la situation alarmante.

« Elle ne portera pas de jugement »

Le quotidien de M. est rythmé par des précautions. Au travail, certains sujets sont évités comme la peste. En famille, il joue un rôle pour ne pas éveiller les soupçons. « Je sais pertinemment ce que je peux dire et à qui », confie-t-il. Cette gymnastique mentale est devenue une seconde nature.

Pourtant, dans des cercles plus confidentiels, la parole se libère. Des groupes se forment, partagent leurs expériences, échangent sur leurs droits et leur dignité. Pas toujours de manière frontale, mais suffisamment pour que des liens se tissent.

Chez M., la résistance se manifeste par un refus catégorique : ne pas accepter que sa vie soit considérée comme illégitime.

Awa, infirmière, n’est pas directement concernée par ces questions, mais elle a fait un choix : ne pas juger. « J’ai vu des patients qui n’osaient plus se présenter en consultation », témoigne-t-elle. Certains arrivent trop tard pour recevoir des soins. D’autres cachent l’essentiel de leur situation. Cela complique considérablement leur prise en charge.

Alors elle adapte sa pratique. Elle écoute avec attention, choisit ses mots avec soin. Ce n’est peut-être pas grand-chose, mais dans ce contexte, ces gestes prennent tout leur sens. Elle ne se considère pas comme une militante, pourtant, dans la conjoncture actuelle, son attitude n’a rien de neutre.

Dans un autre quartier, I. se souvient d’un voisin accusé d’homosexualité. Rapidement, les rumeurs se sont répandues, suivies de violences verbales et physiques, d’exclusion sociale. « J’ai réalisé que ça pouvait toucher n’importe qui », confie-t-il. Depuis, il se méfie, mais il écoute différemment. Et parfois, il intervient, par une remarque ou une question discrète. Ce n’est pas une révolution, mais c’est déjà un début.

Une lutte discrète mais déterminante

Aminata, étudiante, n’est pas directement concernée par ces discriminations. Pourtant, elle refuse de se taire. Un jour, face à des propos haineux, elle a osé répondre calmement : « Chacun devrait pouvoir vivre sa vie comme il l’entend. » Le silence qui a suivi l’a marquée. « Ça a dérangé. » Ce type d’instant ne transforme pas tout, mais il fissure imperceptiblement les mentalités.

L’écrivaine Fatou Diome rappelle souvent que les sociétés ne sont jamais figées. Elles évoluent, parfois lentement, parfois de manière presque imperceptible. Penser par soi-même, dit-elle, reste un acte de courage.

L’écrivain Mohamed Mbougar Sarr, lauréat du prix Goncourt en 2021, voit dans la littérature un espace de liberté où les récits dominants peuvent être remis en question, où les certitudes vacillent.

La résistance au Sénégal ne se manifeste pas toujours de manière organisée. Elle s’insinue dans les interstices du quotidien : dans les pratiques professionnelles, les amitiés, et même dans les silences. Certains choisissent de ne pas relayer la haine. D’autres protègent, écoutent, accompagnent. Rien de spectaculaire, mais ces actes comptent. Ils ouvrent des brèches, fragiles mais bien réelles.

Au fond, la lutte est simple : chaque individu mérite dignité et respect. Une évidence en théorie, mais pas toujours en pratique. Résister à l’homophobie au Sénégal, c’est souvent accepter de sortir des sentiers battus, d’aller à contre-courant. Parfois de manière discrète, presque invisible.

K., M., Awa, Aminata, I. et bien d’autres ne se revendiquent pas comme des activistes. Pourtant, leurs choix ont un poids. Lentement, ils font bouger les lignes. Le courage, ici, n’est pas spectaculaire. Il est silencieux, mais tenace.