La prise de parole du capitaine Ibrahim Traoré à Ouahigouya a mis en lumière une faille majeure dans l’édifice du pouvoir militaire burkinabè. L’emploi d’un langage brutal, ponctué de termes crus comme « merde » ou d’une injonction à « mater sans état d’âme », révèle une perte de crédibilité profonde au sein des rangs. En politique comme en stratégie, l’abus de la rhétorique guerrière et la diabolisation systématique ne sont pas des marques de puissance, mais les signes tangibles d’un pouvoir en proie à une crise existentielle. Quand un dirigeant doit publiquement menacer ses propres troupes pour affirmer son autorité, c’est la preuve indéniable que la cohésion de la junte ne repose plus sur une vision commune ou une stratégie partagée, mais exclusivement sur la terreur.
un pouvoir miné par la peur de l’effondrement interne
Cette approche crée une situation paradoxale pour la transition en cours. D’un côté, en déclarant qu’il n’existe « ni numéro 1 ni numéro 2 », Ibrahim Traoré cherche à étouffer dans l’œuf toute velléité de contestation interne. Mais cette méthode, en concentrant tous les pouvoirs entre ses seules mains, expose le régime à un risque colossal : celui d’un effondrement instantané en cas d’échec sur le terrain. En faisant de son expérience personnelle du combat le seul gage de légitimité, il enferme le pays dans un schéma bien connu des régimes militaires : une autorité éphémère, liée à des succès éphémères, et impossible à transmettre.
le piège d’une armée paralysée par la méfiance
Ce durcissement du discours dissimule mal une réalité plus préoccupante : la gestion chaotique du conflit. En privilégiant la chasse aux traîtres potentiels plutôt que la modernisation des moyens tactiques, la junte prend le risque de paralyser sa propre armée. Les officiers, désormais obsédés par leur survie politique et la surveillance mutuelle, perdent de vue leur mission première : combattre efficacement les groupes armés. Le résultat ? Une chaîne de commandement sclérosée, où chaque décision est soupesée par crainte d’être mal interprétée. Une armée ainsi muselée perd en réactivité, et le décalage entre les annonces triomphales venues de Ouagadougou et la réalité des combats ne fait que s’accentuer.
quand la répression engendre l’opposition clandestine
À long terme, cette gouvernance par la peur produit l’effet inverse de celui escompté. Au lieu de dissoudre les dissensions, la paranoïa sécuritaire et les purges systématiques poussent les mécontents à la clandestinité. L’histoire des juntes sahéliennes le rappelle avec une régularité troublante : quand la parole interne est étouffée sous la menace d’un châtiment impitoyable, l’opposition ne disparaît pas. Elle se tapit dans l’ombre, attendant l’occasion de renverser la vapeur. La junte burkinabè, en misant sur la terreur plutôt que sur l’adhésion, joue ainsi avec le feu d’un soulèvement futur.