Le tourisme au Sahara occidental : une arme de légitimation pour le Maroc ?
La destination promue par Ryanair à seulement 35 dollars l’aller-retour depuis Madrid, Dakhla, attire désormais des centaines de milliers de touristes chaque année. Entre dunes dorées et eaux turquoise, cette ville du Sahara occidental incarne pour certains un paradis méconnu. Pourtant, derrière cette façade attractive se cache un enjeu géopolitique vieux de plusieurs décennies.
Un territoire disputé au cœur d’un conflit ancien
Classé par l’Organisation des Nations Unies comme un territoire non autonome, le Sahara occidental échappe depuis 1976 au contrôle de sa population locale. Près de 80 % de ce vaste espace désertique est actuellement administré par le Maroc, qui le revendique comme ses « provinces du Sud ».
Les Nations unies persistent à réclamer une solution pacifique, notamment la tenue d’un référendum d’autodétermination. Mais depuis cinquante ans, les Sahraouis n’ont jamais pu exprimer leur volonté librement. Le Front Polisario, mouvement indépendantiste, contrôle une petite portion à l’est du territoire.
Le tourisme, nouveau levier de contrôle marocain
Les chiffres parlent d’eux-mêmes : entre 2019 et 2025, le nombre de visiteurs dans les zones sous administration marocaine a bondi de plus de 50 %, passant de 490 297 à 743 133 touristes. Une croissance fulgurante portée par l’ouverture de nouvelles lignes aériennes et l’afflux de capitaux.
Des compagnies comme Ryanair, Transavia ou Binter Canarias relient désormais l’Europe à Dakhla ou Laâyoune. Leurs publicités et plateformes de réservation, à l’instar d’Expedia, Booking.com ou Trivago, classent systématiquement ces destinations comme marocaines. Une approche qui soulève des questions éthiques et juridiques.
Tom Ruck, un voyageur britannique séjournant à Dakhla, témoigne d’une ambiance encore balbutiante : « Les infrastructures sont récentes, mais peu fréquentées. Seuls quelques touristes familiaux animent la ville. » Pourtant, le cachet marocain apposé sur son passeport et les drapeaux du royaume flottant sur les bâtiments officiels rappellent constamment l’autorité exercée.
Des acteurs sous pression
Des organisations comme Western Sahara Resource Watch dénoncent cette stratégie. Erik Hagen, l’un de ses responsables, dénonce : « En présentant le Sahara occidental comme marocain, les entreprises contribuent à légitimer une occupation illégale aux yeux du droit international. »*
Les plateformes de réservation, bien que parfois prudentes, peinent à corriger leurs classifications. Booking.com indique désormais des mises en garde pour les voyageurs, mais Expedia et Trivago restent silencieux. Une situation qui pourrait, selon des experts en droit international, exposer ces acteurs à des poursuites pour non-respect des droits des consommateurs et du droit à l’information.
Le Dr Andrea Maria Pelliconi, spécialiste des droits humains à l’Université de Southampton, précise : « Les entreprises ont l’obligation de distinguer le Sahara occidental comme un territoire à part, sous peine de violations du droit international et des règles de concurrence européennes. »*
Certains acteurs commencent à réagir : Airbnb a récemment retiré ses annonces du Sahara occidental de la catégorie « Maroc ». Une avancée saluée, mais insuffisante pour les défenseurs du territoire.
Le Front Polisario, par la voix de son représentant au Royaume-Uni et en Irlande, Sidi Breika, dénonce une « tentative de fait accompli ». Il rappelle que « chaque projet économique mené sur ce territoire occupé viole le droit inaliénable du peuple sahraoui à l’autodétermination »*.
Un conflit loin d’être résolu
En octobre 2024, le Conseil de sécurité de l’ONU a adopté une résolution privilégiant le plan marocain d’autonomie pour le Sahara occidental. Une décision soutenue par les États-Unis, qui avaient reconnu la souveraineté marocaine sur le territoire en 2020, en échange de la normalisation des relations avec Israël.
Pourtant, la communauté internationale maintient que seule une solution négociée sous l’égide de l’ONU peut mettre fin à ce conflit. Le Front Polisario rejette catégoriquement toute proposition d’autonomie, réclamant un référendum libre et transparent.
Breika conclut : « Investir dans le tourisme ou d’autres secteurs ne remplacera jamais la volonté du peuple sahraoui. Son droit à décider de son avenir est imprescriptible et reconnu par l’ONU. »*
Alors que le Maroc renforce son emprise sur le Sahara occidental, le tourisme apparaît comme un outil supplémentaire de cette stratégie. Mais pour les Sahraouis, l’enjeu reste avant tout politique : récupérer leur droit à l’autodétermination.