Les 10 régimes les plus fermés d’Afrique subsaharienne
En Afrique subsaharienne, s’exprimer librement sur des sujets politiques ou critiquer les dirigeants peut entraîner des conséquences dramatiques. Depuis plusieurs décennies, de nombreux pays du continent voient leurs systèmes politiques basculer vers des formes d’autoritarisme croissantes. Les libertés fondamentales, la liberté d’expression et les processus électoraux, lorsqu’ils existent, sont systématiquement restreints, rendant l’exercice démocratique presque impossible.
Le recul inquiétant de la démocratie
Sur les 55 pays africains, une dizaine sont désormais considérés comme des autocraties fermées, tandis que 26 autres fonctionnent comme des autocraties électorales, selon l’Institut Varieties of Democracy (V-Dem). Ce déclin des acquis démocratiques n’est pas un phénomène isolé : il s’inscrit dans une tendance mondiale où la démocratie recule à son niveau de 1978 pour le citoyen moyen. Les espoirs nés de la « troisième vague de démocratisation » des années 1970, qui avait touché de nombreuses régions du globe, semblent aujourd’hui s’effacer progressivement.
Le rapport 2026 de V-Dem révèle une réalité préoccupante : « presque tous les aspects de la démocratie ont connu un recul considérable au cours de la dernière décennie ». En 2025, la liberté d’expression a reculé dans 44 pays, tandis que la torture était utilisée pour réprimer l’opposition politique dans de nombreux États. Trente-trois pays ont enregistré une détérioration significative de leur situation démocratique.
Trois tendances majeures se dégagent de cette vague autoritaire : un déclin dans des démocraties traditionnellement stables, l’effondrement de la démocratie dans des pays ayant réussi leur transition au tournant du XXIe siècle, et un renforcement de l’autocratie dans des États déjà fermés.
L’Afrique subsaharienne, épicentre de l’autoritarisme
En Afrique subsaharienne, le niveau de démocratie est revenu à celui des années 2000. Cette régression s’explique notamment par la recrudescence des coups d’État militaires dans la région du Sahel et par le renforcement des régimes autocratiques dans des pays comme la République centrafricaine, le Mozambique ou le Togo. Selon V-Dem, 66 % de la population subsaharienne vit désormais sous des régimes autocratiques, tandis que 48 % réside dans des autocraties électorales comme l’Éthiopie, la Tanzanie ou l’Ouganda. Seuls 10 % de la population bénéficient d’un système démocratique électoral, comme au Botswana ou au Ghana, et 24 % vivent dans des démocraties de la « zone grise », comme au Kenya ou au Nigeria.
Top 10 des autocraties fermées en Afrique subsaharienne
Voici la liste des 10 pays où l’autoritarisme est le plus marqué :
1. Érythrée
L’Érythrée incarne l’un des régimes les plus fermés au monde. Depuis son indépendance en 1993, le pays n’a jamais organisé d’élections présidentielles. Après une brève période d’ouverture relative dans les années 1990, marquée par l’émergence de médias indépendants et de débats au sein du parti au pouvoir, le régime a brutalement inversé la tendance en 2001. Cette année-là, tous les journaux indépendants ont été fermés en une seule journée, les journalistes critiques arrêtés et disparus sans laisser de traces. Le pouvoir a également emprisonné 11 membres du groupe G-15, dont d’anciens ministres et hauts responsables militaires, sans jamais communiquer leur sort. Aujourd’hui, le président Isaias Afwerki maintient un contrôle absolu sur le pays, où toute opposition est étouffée dans l’œuf.
2. Burkina Faso
Depuis le coup d’État de septembre 2022, le Burkina Faso est dirigé par une junte militaire dont le chef, le capitaine Ibrahim Traoré, affiche ouvertement son mépris pour la démocratie. Le régime a suspendu plusieurs médias internationaux, expulsé des journalistes étrangers et dissous la Commission électorale nationale indépendante (CENI) en octobre 2025. En février 2026, tous les partis politiques ont été interdits. Lors d’une allocution télévisée en avril 2026, Traoré a appelé les Burkinabés à « oublier la question de la démocratie », déclarant : « La démocratie, ce n’est pas pour nous ». Dans un contexte de lutte contre le terrorisme, le régime n’hésite pas à envoyer des opposants et des civils critiques au front, les exposant à des dangers extrêmes.
3. Mali
Le Mali a longtemps été un modèle de démocratie en Afrique de l’Ouest après la chute du dictateur Moussa Traoré en 1991. Une transition pacifique avait permis l’organisation d’élections pluralistes en 1992, portant Alpha Oumar Konaré à la présidence. Mais depuis les coups d’État de 2020 et 2021, le pays est revenu à l’autoritarisme. Les militaires au pouvoir ont dissous les partis politiques, restreint les activités des organisations de la société civile et emprisonné des responsables politiques et des journalistes. Les élections, initialement prévues pour une transition de quatre ans, ont été reportées sine die, et le régime ne fixe plus de calendrier pour un retour à l’ordre constitutionnel. Engagé dans une guerre contre les groupes jihadistes, le pouvoir militaire a également muselé toute voix discordante.
4. Niger
Le Niger a connu une ouverture politique dans les années 1990, passant d’un régime de parti unique à un système multipartite entre 1991 et 1993. Après des années de gouvernements civils, dont celui de Mahamadou Issoufou élu en 2011 et réélu en 2016, le pays a basculé dans l’autoritarisme avec le coup d’État de 2023. Le général Abdourahamane Tiani, à la tête de la junte, a dissous tous les partis politiques, reporté indéfiniment les élections et verrouillé l’appareil politique. La liberté d’expression est étouffée, et toute opposition est réprimée. Le régime justifie ces mesures par la lutte contre le terrorisme, mais la réalité montre une volonté de maintenir un contrôle absolu sur le pays.
5. Soudan du Sud
Depuis son indépendance en juillet 2011, le Soudan du Sud est dirigé par le Mouvement populaire de libération du Soudan (SPLM), un parti unique contrôlant tous les leviers du pouvoir. La guerre civile, déclenchée en 2013 entre le président Salva Kiir et son vice-président Riek Machar, a encore aggravé la situation. Les élections, promises depuis des années, n’ont jamais eu lieu, et la démocratie reste un concept étranger pour la population. Les violations des droits humains sont monnaie courante, avec des massacres et des exactions perpétrés en toute impunité par les belligérants.
6. Soudan
Dirigé par le général Abdel Fattah al-Burhan, président du Conseil de souveraineté, le Soudan est en proie à une guerre civile dévastatrice depuis plusieurs années. Les Forces de soutien rapide (FSR), un groupe paramilitaire rival, affrontent l’armée régulière, plongeant le pays dans le chaos. Les organisations de défense des droits humains dénoncent des massacres et des violations massives des droits de l’homme, commis en toute impunité par les deux camps. Dans ce contexte, toute velléité démocratique est étouffée, et la population subit les conséquences d’un conflit sans fin.
7. Somalie
Depuis le coup d’État de Siad Barre en 1969, la Somalie n’a jamais connu d’élections libres. Le régime autocratique de Barre a mis fin au multipartisme et plongé le pays dans la guerre civile dans les années 1990. Bien que des efforts récents aient été déployés pour instaurer le suffrage universel et organiser des élections multipartites, le pays reste très loin des standards démocratiques. Les décennies de conflits et d’instabilité politique ont laissé des traces profondes, rendant toute transition démocratique difficile.
8. Guinée
La Guinée a organisé des élections en décembre 2025 et mai 2026, mais le régime du général Mamady Doumbouya, arrivé au pouvoir par un coup d’État en 2021, prend une tournure de plus en plus autoritaire. Le chef de l’État a été déclaré vainqueur de l’élection présidentielle avec 86,72 % des voix, mais les principaux leaders de l’opposition avaient été écartés de la course, suscitant des doutes sur la transparence du scrutin. Plusieurs partis politiques ont été suspendus, les manifestations restreintes et les médias sanctionnés. Les organisations de la société civile dénoncent une dérive autoritaire caractérisée par un rétrécissement de l’espace civique et politique.
9. Eswatini
L’Eswatini est la dernière monarchie absolue d’Afrique. Le roi Mswati III concentre tous les pouvoirs entre ses mains et contrôle l’exécutif, le législatif et le judiciaire. Depuis un décret royal de 1973, les partis politiques sont interdits dans le pays. L’Assemblée nationale, composée de 69 députés dont 10 nommés directement par le roi, ne permet pas l’expression d’idées politiques alternatives. Comme l’a expliqué Alvit Dlamini, présidente du NNLG, l’ancien parti du pays : « Des élections sont une compétition entre partis politiques. Mais ici, on assiste à une non-élection, un système de nomination par les royalistes. Si vous y participez, vous ne pouvez pas défendre vos idées politiques. »
10. Guinée-Bissau
La Guinée-Bissau est coutumière des crises politiques et institutionnelles, qui l’ont éloignée des standards démocratiques observés dans de nombreux pays africains. En novembre 2025, alors que le pays était engagé dans un processus électoral controversé, l’armée est intervenue pour renverser le président sortant, Umaro Sissoco Embaló. Ce dernier a lui-même annoncé avoir été déposé par des militaires, un fait rare sur le continent. Depuis le coup d’État, les opposants politiques sont soumis à des restrictions, et les libertés fondamentales sont menacées. Bien avant cette rupture de l’ordre constitutionnel, le style de gouvernance d’Embaló était déjà critiqué pour son autoritarisme, avec des tensions exacerbées lors du processus électoral.