L’AES tourne la page de la CPI : une rupture aux multiples enjeux
En décidant de quitter ensemble la Cour pénale internationale, le Burkina Faso, le Mali et le Niger ont marqué l’histoire par un acte qui dépasse largement le cadre diplomatique. Ce retrait, officialisé par l’Alliance des États du Sahel, interroge l’avenir même de la justice internationale face aux fractures géopolitiques du XXIe siècle.
Le 22 septembre dernier, les trois pays sahéliens ont franchi un seuil irréversible. Leur décision ne se limite pas à une simple révision de leur engagement international : elle symbolise l’effritement d’un modèle judiciaire mondial jusqu’alors considéré comme universel. Ce divorce, présenté par certains comme une ouverture à l’impunité, résonne en réalité profondément auprès des populations du Sud global. Car au-delà des calculs politiques immédiats, cette rupture agit comme un révélateur des contradictions de la CPI, de ses dérives et de son incapacité à incarner une justice véritablement globale.
Une quête de souveraineté poussée à son paroxysme
Pour les gouvernements de transition à Bamako, Ouagadougou et Niamey, ce départ est la suite logique d’une démarche visant à affirmer une souveraineté sans concession. Après avoir dénoncé les accords de défense avec la France et les États-Unis, quitté la CEDEAO et la Francophonie, le retrait du Statut de Rome parachève cette dynamique de déconnexion institutionnelle. Le message est clair : les défis internes du Sahel doivent être relevés par les Sahéliens eux-mêmes, sans ingérence extérieure.
Cette posture, qui met en avant la dignité nationale, s’accompagne cependant de calculs stratégiques bien réels. Dans un contexte de guerre asymétrique d’une violence sans précédent contre les groupes terroristes, les forces de sécurité de l’AES font face à des accusations répétées d’exactions envers les populations civiles. S’affranchir de la CPI revient alors à se prémunir contre toute mise en cause judiciaire, tout en consolidant des partenariats sécuritaires alternatifs, avec des acteurs comme la Russie, elle-même en conflit ouvert avec la Cour de La Haye.
La CPI, miroir des inégalités d’un système judiciaire mondial
L’attrait de cette décision auprès des citoyens repose sur un constat difficilement contestable : l’inégalité criante de traitement au niveau international et l’instrumentalisation politique des procédures judiciaires. Comment croire en la neutralité de la CPI quand les responsables des guerres les plus dévastatrices du XXIe siècle échappent à toute poursuite ?
L’invasion de l’Irak en 2003, lancée en violation du droit international et fondée sur des allégations mensongères, a plongé une région entière dans le chaos. Pourtant, ni George W. Bush ni Tony Blair n’ont jamais été inquiétés par les juges de La Haye. Pire, lorsque la CPI a envisagé une enquête sur les crimes de guerre supposés des forces américaines en Afghanistan, Washington a riposté en imposant des sanctions financières directes aux procureurs de la Cour.
À cette impunité des puissants s’ajoute l’illusion d’une justice équitable, souvent biaisée par des procédures partiales. Le cas de l’ancien président ivoirien Laurent Gbagbo en est l’exemple le plus frappant. Livré à La Haye après une crise post-électorale sanglante, il a passé près de dix ans en détention préventive avant d’être définitivement innocenté, les juges dénonçant la « faiblesse exceptionnelle » des preuves avancées par le bureau du Procureur. La CPI a ainsi donné l’impression d’une « justice des vainqueurs », ciblant un seul camp tout en fermant les yeux sur les exactions commises par les alliés du pouvoir en place.
Le contraste est saisissant avec la rapidité avec laquelle un mandat d’arrêt a été émis contre Vladimir Poutine après l’invasion de l’Ukraine. Si cette décision est juridiquement fondée, elle souligne les décennies d’inertie face aux violations du droit international commises par les puissances occidentales ou leurs alliés.
Vers une justice africaine, alternative crédible ou simple illusion ?
Face à ce qui est perçu comme une « justice des Blancs » ou un outil géopolitique du Nord, la solution ne réside pas dans l’abandon pur et simple du droit international. L’Afrique dispose déjà de mécanismes pour protéger les droits fondamentaux de ses citoyens : la Cour africaine des droits de l’homme et des peuples au niveau continental, et la Cour de justice de la CEDEAO au niveau régional.
Pourtant, une contradiction majeure persiste. Comment dénoncer la partialité de la CPI tout en ignorant les décisions rendues par nos propres juridictions communautaires ? Trop souvent, les États de la région se revendiquent de la CEDEAO mais refusent d’appliquer les arrêts de sa Cour dès lors qu’ils condamnent des arrestations arbitraires, des violations des libertés ou des dérives autoritaires.
Si les pays d’Afrique de l’Ouest veulent être crédibles dans leur critique de La Haye, ils doivent d’abord renforcer la Cour de justice de la CEDEAO et s’engager à respecter strictement ses décisions. Sans une application systématique des verdicts rendus par nos juges régionaux, dénoncer les biais de la CPI relève du simple discours. La souveraineté ne peut servir de prétexte pour remplacer l’arbitraire international par une impunité nationale. Il ne peut y avoir d’État de droit, ni au Sahel ni ailleurs en Afrique, sans des juges indépendants dont les sentences s’imposent à tous, y compris aux dirigeants.
Le retrait de la CPI par l’AES ne doit pas être perçu comme une simple réaction de défiance, mais comme un appel urgent à repenser la justice internationale. Ce choix marque la fin d’une illusion : celle d’une justice globale façonnée depuis l’Occident.
Le message du Sahel est sans ambiguïté. La CPI a perdu son monopole sur la morale mondiale. À l’Afrique désormais de prouver que l’alternative à La Haye n’est pas la loi du plus fort, mais l’émergence d’une justice continentale forte, indépendante, équitable et respectée par tous.