Souveraineté au Sahel : Traoré et le Pen, même combat ou dangereux malentendu ?

Souveraineté au Sahel : Traoré et le Pen, même combat ou dangereux malentendu ?

Ibrahim Traoré et Marine Le Pen partagent-ils réellement la même vision de la souveraineté ? La question mérite d’être posée tant les discours du capitaine burkinabè et de la figure de proue de l’extrême droite française semblent se répondre en écho. Une convergence troublante qui interroge l’avenir des relations entre le Sahel et l’Europe.

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Quand la rhétorique souverainiste se confond

À première vue, tout semble opposer le jeune officier arrivé au pouvoir par un coup d’État en septembre 2022 et l’héritière du Front national. Pourtant, leurs prises de parole respectives dessinent un étrange parallélisme. D’un côté, Ibrahim Traoré martèle la nécessité pour le Burkina Faso de s’affranchir des tutelles étrangères, de reconquérir sa souveraineté pleine et entière, quitte à rompre avec des partenaires historiques. De l’autre, Marine Le Pen, depuis des années, plaide pour une France qui reprend le contrôle de ses frontières, de sa monnaie, de sa politique étrangère et de son destin.

Ce vocabulaire commun — souveraineté, indépendance, refus des diktats extérieurs — crée une proximité troublante. Le discours de l’un résonne avec celui de l’autre, comme si une même grammaire politique inspirait deux projets pourtant ancrés dans des réalités radicalement différentes.

Une convergence qui dépasse le simple hasard

Faut-il y voir une simple coïncidence de langage ? Rien n’est moins sûr. Dans les deux cas, la souveraineté est érigée en rempart contre un ordre mondial jugé injuste et dominateur. Pour le capitaine Traoré, il s’agit de tourner la page de la Françafrique et de ses dépendances. Pour Marine Le Pen, la cible est l’Union européenne, l’OTAN et l’immigration. Deux cibles distinctes, mais une même posture : celle du peuple opprimé qui se dresse contre des élites lointaines et des puissances jugées intrusives.

Cette rhétorique n’est pas sans conséquence. Elle séduit une partie des opinions publiques, au Burkina Faso comme en France, en quête de figures fortes et de ruptures claires. Elle brouille aussi les lignes traditionnelles entre gauche et droite, entre Nord et Sud, entre nationalisme et panafricanisme.

Les enjeux d’une telle proximité

Que signifie cette convergence pour l’avenir ? Sur le plan diplomatique, elle complique la position du Burkina Faso sur la scène internationale. Si le régime de Ouagadougou est perçu comme partageant des accointances idéologiques avec l’extrême droite européenne, ses relations avec d’autres partenaires pourraient s’en trouver fragilisées. À l’inverse, certains y verront la preuve d’une souveraineté assumée, affranchie des clivages imposés par les puissances dominantes.

Pour les citoyens du Sahel, l’enjeu est ailleurs : la souveraineté proclamée se traduit-elle par des améliorations concrètes en matière de sécurité, de développement ou de gouvernance ? Rien n’est moins certain. Le discours souverainiste, aussi mobilisateur soit-il, ne résout ni les crises sécuritaires ni les défis économiques.

En France, l’écho entre les deux discours pourrait nourrir les débats politiques, notamment sur la question migratoire ou sur la place de l’Afrique dans la stratégie française. Marine Le Pen pourrait y trouver un argument supplémentaire pour dénoncer l’échec des politiques africaines de Paris, tandis que ses adversaires l’accuseront de faire le jeu de régimes autoritaires.

Une alliance de circonstance ou une tendance de fond ?

Il serait excessif de parler d’alliance formelle entre Ibrahim Traoré et Marine Le Pen. Aucun accord officiel, aucune déclaration commune ne vient étayer cette thèse. Mais la convergence des discours interpelle. Elle révèle une tendance de fond : la montée en puissance d’un souverainisme protestataire, qui rejette les institutions internationales, les traités et les interdépendances au nom d’un peuple fantasmé et d’une identité menacée.

Cette tendance n’est pas propre au Burkina Faso ni à la France. Elle traverse l’Europe, l’Afrique et au-delà. Mais dans le contexte sahélien, marqué par des transitions politiques brutales et des ingérences multiples, elle prend une coloration particulière. La question n’est donc pas tant de savoir si Traoré et Le Pen « se ressemblent », mais ce que cette ressemblance dit de notre époque et des risques qu’elle porte.

Car derrière les mots, il y a des actes. Et derrière les actes, des conséquences pour des millions de personnes. C’est là que le bât blesse : la souveraineté brandie comme un slogan peut devenir un piège si elle se transforme en repli, en isolement ou en instrument de pouvoir.

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