Tchad : une révision constitutionnelle controversée menace l’équilibre démocratique

La récente modification de la constitution au Tchad, qui supprime toute limite au nombre de mandats présidentiels, représente un sérieux recul pour l’état de droit et la démocratie dans le pays. Cette réforme, rapidement adoptée par les deux chambres du Parlement début octobre, ouvre la possibilité à Mahamat Idriss Déby de se maintenir indéfiniment au pouvoir. Une décision qui fragilise davantage les perspectives d’une transition politique conforme aux normes internationales en matière de participation citoyenne et de scrutin équitable.

Selon Human Rights Watch, « en abolissant la limitation des mandats, les autorités tchadiennes ont détruit un rempart essentiel contre l’autoritarisme ». Lewis Mudge, directeur de l’organisation pour l’Afrique centrale, souligne que cette mesure, loin de renforcer les pratiques démocratiques, consolide un système où un seul homme et un seul parti politique dominent l’exécutif. « Au lieu de favoriser une compétition politique saine et des élections libres, cette révision constitutionnelle favorise la concentration du pouvoir entre les mains d’un seul dirigeant. »

Le 3 octobre 2025, Mahamat Idriss Déby a finalisé ces modifications après un processus accéléré. Le Mouvement patriotique du salut (MPS), majoritaire à l’Assemblée nationale, a approuvé ces changements à une large majorité. Les amendements incluent non seulement la suppression de la limite des mandats, mais aussi l’allongement de la durée de chaque mandat de cinq à sept ans. Plusieurs députés de l’opposition ont boycotté le vote, dénonçant un processus anticonstitutionnel et illégitime.

Le gouvernement justifie cette révision en la qualifiant de « technique », mais elle légalise en réalité un règne potentiellement illimité pour Mahamat Idriss Déby, au pouvoir depuis 2021 après le décès de son père, l’ancien président Idriss Déby Itno. Ce dernier avait lui-même dirigé le Tchad pendant trois décennies après avoir supprimé la limite des mandats en 2005. En 2018, une nouvelle constitution avait rétabli cette limite, mais avec une durée de mandat portée à six ans. Le défunt président en avait profité pour briguer deux mandats supplémentaires avant sa mort. Son fils, Mahamat Idriss Déby, réitère aujourd’hui cette stratégie, illustrant une tendance inquiétante en Afrique centrale : le « coup d’État constitutionnel ».

Cette mesure s’inscrit dans un contexte régional marqué par un recul démocratique. Malgré l’adhésion du Tchad à la Charte africaine de la démocratie, des élections et de la gouvernance, qui interdit explicitement les amendements constitutionnels visant à contourner l’alternance démocratique, le pays persiste dans cette voie. L’organisation rappelle que de tels changements, s’ils sont utilisés pour se maintenir au pouvoir, constituent une violation des principes fondamentaux et doivent être sanctionnés.

Les répercussions de cette révision sont déjà visibles : les partis d’opposition et la société civile subissent une répression accrue. En octobre 2022, des manifestations pacifiques réclamant une transition vers un régime civil avaient été violemment réprimées par les forces de sécurité, causant de nombreuses victimes et des centaines d’arrestations. Des dirigeants de l’opposition, comme Succès Masra, ont été arrêtés et condamnés à de lourdes peines de prison, souvent après des procès à caractère politique. Ce dernier purge actuellement une peine de 20 ans de prison pour des accusations d’incitation à la haine et à la violence.

Les violences intercommunautaires dans la province du Logone occidental et la répression des voix dissidentes illustrent un climat politique de plus en plus répressif. Plutôt que de tirer les leçons de l’histoire, les dirigeants tchadiens semblent reproduire les mêmes erreurs qui ont maintenu le pays dans un cycle d’autoritarisme. « La répression est devenue la norme, et aujourd’hui, c’est la Constitution elle-même qui est réécrite pour restreindre davantage les droits des citoyens », déplore Lewis Mudge. Sans mécanisme crédible de passation pacifique du pouvoir, les institutions comme le Parlement, le pouvoir judiciaire et la presse perdent leur capacité à contrôler efficacement l’exécutif.

Face à cette situation, Human Rights Watch appelle les autorités tchadiennes à rétablir la limitation des mandats présidentiels et à garantir la transparence des réformes constitutionnelles. Les dirigeants de l’opposition, qui avaient boycotté le vote parlementaire, réclament l’organisation d’un référendum pour légitimer ces changements. Un référendum similaire avait été organisé en 2023 pour valider une nouvelle constitution mettant fin au régime militaire. Les autorités sont également invitées à mettre un terme aux poursuites judiciaires à caractère politique, à libérer les opposants emprisonnés et à respecter les libertés fondamentales.

Cette révision constitutionnelle ne fait qu’aggraver une crise démocratique déjà profonde, où les droits des citoyens et l’équilibre des pouvoirs sont de plus en plus menacés. Le Tchad risque de s’enfermer davantage dans un système où le pouvoir se concentre entre les mains d’une seule personne, au mépris des aspirations populaires et des normes internationales.