Une réforme constitutionnelle controversée
L’arrestation récente de deux journalistes français dans le nord du Togo a révélé une réalité troublante : le pouvoir togolais, dirigé par Faure Gnassingbé, s’affranchit désormais des cadres constitutionnels traditionnels. Ces professionnels des médias, placés en garde à vue puis inculpés après quelques jours de détention, n’ont dû leur sort qu’à une directive directe du chef de l’État. Selon des sources internes, Faure Gnassingbé aurait personnellement exigé du ministre de la Justice, Pacôme Adjourouvi, de « ne céder à aucune pression », qu’elle vienne de l’étranger ou des instances judiciaires.
Cet épisode, bien au-delà de son aspect diplomatique, met en lumière une crise institutionnelle majeure. Au Togo, la question n’est plus de savoir qui détient le pouvoir, mais comment ce pouvoir s’exerce. Le système politique actuel repose sur une fiction juridique, où les institutions ont été remodelées pour servir un seul homme.
Un bricolage institutionnel aux antipodes de la démocratie
En 2024, une révision constitutionnelle a été adoptée par une Assemblée nationale largement contrôlée par l’UNIR, le parti au pouvoir. Ce texte a transformé le régime togolais en une structure dite « parlementaire », où le président de la République (actuellement Jean-Lucien Savi de Tové) n’a plus qu’un rôle symbolique. Tous les leviers du pouvoir exécutif – détermination des politiques nationales, commandement des forces armées, nominations aux postes clés, représentation internationale et pouvoir réglementaire – ont été transférés à un nouveau poste : celui de « président du Conseil », occupé par Faure Gnassingbé depuis mai 2025.
Cette manœuvre présente une particularité inquiétante : le mandat de président du Conseil n’est soumis à aucune limite temporelle. Contrairement à la Constitution de 1992, révisée à plusieurs reprises, qui plafonnait le nombre de mandats présidentiels, la nouvelle architecture permet une permanence au pouvoir sans précédent. Le chef du parti majoritaire devient automatiquement président du Conseil. Avec 108 députés sur 113 issus de l’UNIR – un résultat obtenu après des législatives massivement boycottées par l’opposition –, le scénario était écrit d’avance. Il ne s’agit plus de démocratie, mais d’une dynastie politique déguisée en système institutionnel.
Une justice sous contrôle politique
L’affaire des journalistes français Sébastien Perez Pezzani et Gaël Mocaër, arrêtés alors qu’ils réalisaient un reportage, n’est pas un cas isolé. Elle s’inscrit dans une logique plus large où les services de renseignement et le ministère de la Justice agissent sous des ordres venus d’en haut. L’injonction de « ne céder à aucune pression » illustre une chaîne de commandement qui ignore délibérément l’indépendance de la justice. Quand le pouvoir exécutif dicte aux magistrats la conduite à adopter, la séparation des pouvoirs devient une simple façade.
Cette instrumentalisation du droit n’est pas récente. Elle s’est manifestée lors des répressions des manifestations de juin 2025, dans les poursuites contre les opposants, ou encore dans le traitement des dossiers sensibles. Le système judiciaire n’est plus qu’un outil au service d’une stratégie politique, mobilisé ou neutralisé selon les besoins du moment.
Une légitimité contestée et un avenir incertain
Qui gouverne réellement au Togo ? La réponse est sans équivoque : un homme qui a hérité du pouvoir en 2005, l’a consolidé pendant deux décennies, puis a réécrit les règles pour le conserver indéfiniment. Le peuple togolais n’a jamais été consulté par référendum sur ce changement radical. Les élections législatives, marquées par un boycott massif, n’ont fait que renforcer l’image d’un pouvoir éloigné des aspirations citoyennes. Le Sénat, dont un tiers des membres est nommé par le président du Conseil, ne fait que consolider cette mainmise.
Ce n’est plus une transition politique. C’est une reconduction du pouvoir personnel, camouflée derrière des institutions vidées de leur substance. Les titres changent, les procédures s’accumulent, mais le centre de décision reste inchangé : Faure Gnassingbé, désormais président du Conseil, chef de la majorité parlementaire, commandant en chef des armées et arbitre ultime de toutes les décisions.
Un régime à l’épreuve de ses contradictions
Lorsque l’arbitraire remplace le droit, lorsque les institutions ne sont plus que des ombres, lorsque la justice obéit à des consignes politiques, le contrat social se dégrade. Le Togo ne fait plus face à une simple crise constitutionnelle. Il est confronté à un système où le pouvoir s’exerce sans aucune limite, sans aucune légitimité, et sans aucune perspective de changement pacifique.
La question n’est plus seulement « qui dirige le pays ? ». Elle est devenue : combien de temps ce régime pourra-t-il tenir, avant que les tensions internes ou la pression populaire ne le fasse s’effondrer ?
