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Algérie-Maroc : quand la rivalité devient la colonne vertébrale de la politique régionale d’Alger
Parmi les dynamiques géopolitiques les plus persistantes et coûteuses au monde, la relation entre l’Algérie et le Maroc se distingue par son intensité et ses répercussions sur l’équilibre régional. Depuis leur accession à l’indépendance, ces deux nations ont entretenu une relation oscillant entre méfiance stratégique et opposition frontale, marquée par des conflits armés, des ruptures diplomatiques et une rivalité systématique pour l’hégémonie au Maghreb. Mais au-delà des tensions apparentes, une question mérite d’être posée : et si la stratégie nationale de long terme de l’Algérie consistait désormais, de fait, à contenir le Maroc ? Cette hypothèse, bien que complexe, éclaire sous un jour nouveau les choix diplomatiques, militaires et économiques d’Alger.
L’Algérie, nation de 32 millions d’habitants, ne peut se réduire à une simple obsession anti-marocaine. Son économie, dépendante des hydrocarbures, fait face à des défis sociaux majeurs — jeunesse nombreuse, chômage endémique, pressions démographiques — tandis que sa sécurité est menacée sur plusieurs fronts. Affirmer que l’ensemble de sa politique étrangère s’articule autour du Maroc reviendrait à nier la complexité de son action internationale. Pourtant, l’inverse est tout aussi insoutenable : ignorer le poids de cette rivalité dans les décisions algériennes équivaudrait à passer sous silence un des moteurs centraux de son engagement régional.
Des racines historiques profondes
L’antagonisme algéro-marocain plonge ses racines bien avant les indépendances. La colonisation française a redessiné les frontières sahariennes, intégrant des territoires revendiqués par le Maroc — comme Tindouf ou Figuig — à l’Algérie. L’indépendance du Maroc en 1956, suivie de celle de l’Algérie en 1962, a révélé des divergences majeures. Le Maroc, alors dirigé par Hassan II, espérait une Algérie reconnaissante, prête à restituer ces territoires. Mais Alger, sous la direction d’Ahmed Ben Bella, a fait le choix d’une souveraineté intransigeante, adoptant le principe de l’intangibilité des frontières coloniales, principe qui deviendra un dogme de la politique africaine de l’Algérie.
Cette divergence a conduit à la guerre des Sables en 1963, un conflit bref mais fondateur. Malgré un cessez-le-feu obtenu grâce à l’intervention de l’Organisation de l’unité africaine, cette guerre a ancré une méfiance durable. Pour Alger, le Maroc était perçu comme un voisin expansionniste, tandis que Rabat voyait en l’Algérie un État idéologique, proche de l’URSS et prêt à recourir à la force. Ces perceptions, bien que partiales, ont survécu à toutes les générations de dirigeants des deux côtés de la frontière.
Un différend territorial qui structure les relations bilatérales
Si la guerre des Sables a forgé la psychologie de la rivalité, c’est le différend du Sahara occidental qui en a fait une institution régionale. Le retrait espagnol de sa colonie en 1975 a déclenché un conflit toujours non résolu. Le Maroc, par sa Marche verte, a annexé la majeure partie du territoire, proposant un plan d’autonomie sous souveraineté marocaine. L’Algérie, quant à elle, soutient la République arabe sahraouie démocratique (RASD) et le Front Polisario, hébergeant ses camps de réfugiés et défendant l’autodétermination sahraouie à l’ONU et au sein de l’Union africaine.
Chaque partie présente sa position comme un principe intangible. Pour Alger, il s’agit d’un engagement décolonisateur ; pour Rabat, d’une question d’intégrité territoriale. Aucune des deux capitales ne peut céder sans risquer de perdre en légitimité interne, ce qui a transformé ce différend en un cercle vicieux autoentretenu. Depuis 2020, avec la reconnaissance américaine de la souveraineté marocaine sur le Sahara occidental, la dynamique s’est encore durcie. L’Algérie perçoit cette évolution comme une tentative d’encerclement, renforçant sa posture défensive.
Diplomatie et politique intérieure : deux facettes d’une même stratégie
La diplomatie algérienne, depuis les années 1970, a systématiquement intégré le Maroc comme un acteur à contenir. Plusieurs exemples illustrent cette tendance :
- L’Union africaine : L’Algérie a joué un rôle clé dans l’admission de la RASD au sein de l’Organisation de l’unité africaine en 1984, provoquant le retrait marocain pendant 33 ans. Depuis le retour du Maroc en 2017, Alger a intensifié sa présence en Afrique, courtisant les pays sahéliens et subsahariens pour contrer l’influence marocaine.
- La normalisation avec Israël : La décision marocaine de normaliser ses relations avec Israël en 2020 a introduit une nouvelle dimension conflictuelle. Alger, dont la politique étrangère repose sur la solidarité palestinienne, y voit une menace sécuritaire, évoquant même un « axe anti-algérien » liant Rabat, Washington et Tel-Aviv.
- La rupture de 2021 : En août 2021, l’Algérie a rompu ses relations diplomatiques avec le Maroc, fermé son espace aérien aux appareils marocains, suspendu le Gazoduc Maghreb-Europe et maintenu la fermeture de la frontière terrestre — des mesures toujours en vigueur. Ces décisions illustrent à quel point la rivalité a infiltré les choix stratégiques algériens, y compris dans les domaines énergétiques et logistiques.
Sur le plan intérieur, la rivalité avec le Maroc sert parfois de levier politique. Depuis les années 1990, les régimes algériens ont régulièrement mobilisé la menace extérieure — souvent incarnée par le Maroc — pour renforcer la cohésion interne, détourner l’attention des crises de gouvernance ou justifier des dépenses militaires élevées. Le mouvement du Hirak en 2019, bien que centré sur des revendications domestiques, a vu l’État intensifier sa rhétorique anti-marocaine, accusant Rabat d’ingérence.
Un coût économique et sécuritaire exorbitant
La rivalité a un prix économique lourd. L’Union du Maghreb arabe, fondée en 1989, est restée largement inactive, avec un commerce intra-maghrébin parmi les plus faibles au monde. La fermeture de la frontière terrestre depuis 1994 a favorisé une économie informelle de contrebande, sans recettes fiscales ni emplois régulés pour les deux pays. La suspension du Gazoduc Maghreb-Europe en 2021 a mis fin à une interdépendance énergétique vieille de plusieurs décennies, poussant le Maroc à développer des projets alternatifs comme le gazoduc Nigeria-Maroc, contournant explicitement l’Algérie.
Sur le plan militaire, les deux pays consacrent des budgets de défense colossaux, officiellement justifiés par des menaces sahéliennes ou libyennes. Pourtant, ces dépenses sont souvent interprétées par l’autre partie comme une menace directe, créant un dilemme de sécurité classique. La fermeture de l’espace aérien algérien aux appareils marocains depuis 2021, ainsi que les rapports de déploiements militaires le long de la frontière, illustrent cette militarisation de la relation.
Des modèles de leadership régional opposés
L’Algérie et le Maroc ont développé des visions distinctes pour leur leadership régional. Le Maroc mise sur une diplomatie économique et des infrastructures tournées vers l’Atlantique, avec des investissements en Afrique de l’Ouest et centrale, et des projets comme le gazoduc Nigeria-Maroc. L’Algérie, riche en hydrocarbures et héritière de la solidarité anticoloniale, privilégie une diplomatie sahélienne et une politique étrangère souverainiste. Ces stratégies, en théorie complémentaires, sont en pratique lues par chaque capitale comme une tentative d’encerclement par l’autre.
Une rivalité aux multiples visages
La compétition se joue également sur le terrain médiatique et diplomatique. Les deux pays entretiennent des réseaux de médias, de lobbies et d’influence pour façonner la perception internationale du différend sahraoui. Le Maroc a réussi à obtenir des reconnaissances diplomatiques majeures, comme celle des États-Unis en 2020, tandis que l’Algérie mobilise ses réseaux panafricains et pro-Polisario pour défendre sa position. Cette bataille informationnelle déborde parfois sur d’autres dossiers, comme les tensions avec la France, où Alger lie les choix parisiens à son soutien présumé au Maroc.
Vers une rivalité permanente ou un renouveau maghrébin ?
À l’horizon, deux scénarios s’offrent au Maghreb. Le premier voit la rivalité s’institutionnaliser davantage, avec une militarisation accrue et une intégration régionale toujours plus limitée. Le second envisage une coopération pragmatique, sectorielle et progressive, sans attendre la résolution du différend sahraoui. Des mesures de confiance, comme des dialogues techniques sur les menaces sahéliennes ou des échanges économiques ciblés, pourraient éroder progressivement la rigidité actuelle. Mais ces avancées dépendent de facteurs internes — la transition politique en Algérie, l’équilibre des factions au sein de l’establishment sécuritaire — et externes — les alignements géopolitiques américains, européens, russes ou chinois.
Conclusion : une rivalité coûteuse mais pas unique
Affirmer que la rivalité avec le Maroc est la seule stratégie de l’Algérie reviendrait à caricaturer une politique étrangère complexe, façonnée par des priorités domestiques et régionales variées. Pourtant, il est tout aussi erroné de minimiser son poids. Depuis 1962, cette opposition a structuré la diplomatie, la politique intérieure, l’économie et la défense algériennes. Elle a absorbé des ressources colossales et limité le potentiel économique du Maghreb, privant la région de gains qu’une coopération aurait pu générer.
L’enjeu n’est pas de désigner un responsable, mais de reconnaître cette dynamique structurelle. Une rivalité née d’un différend colonial, durcie par des guerres et des crises non résolues, peut-elle évoluer ? La réponse dépendra de la capacité des deux États à sortir d’un jeu à somme nulle, où chaque gain de l’un est perçu comme une perte pour l’autre. Pour l’Algérie, comme pour le Maroc, le coût d’une rivalité prolongée est devenu insoutenable — et c’est peut-être là le début d’une prise de conscience nécessaire.