Un hommage d’État qui interroge la place de la famille Sankara
Au Burkina Faso, la figure de Thomas Sankara ne relève plus du seul domaine de l’histoire. Elle occupe désormais une position centrale dans le récit politique du régime conduit par Ibrahim Traoré. Derrière les cérémonies militaires, les hommages officiels et la construction du mausolée, une question revient avec insistance : le pouvoir actuel souhaite-t-il honorer le « père de la révolution » ou s’approprier progressivement son image pour en tirer sa propre légitimité ?
Ce rapprochement n’est pas seulement le fait d’observateurs extérieurs. Il affleure aussi dans la communication officielle du régime. En 2026, un cérémonial militaire dédié à Thomas Sankara est organisé chaque mois, une initiative présentée comme instituée sur instruction d’Ibrahim Traoré. Le discours officiel va plus loin encore : lors d’un hommage rendu en février 2026, le directeur de cabinet du président affirme que le « flambeau » de Sankara est porté, désormais, par Ibrahim Traoré. En juin 2026, au Mémorial, le ministre des Affaires étrangères déclare pour sa part que ce flambeau est tenu « avec dignité et engagement ».
Une telle mise en scène de la continuité historique soulève une interrogation de fond. Ibrahim Traoré entend-il simplement rendre hommage à Sankara, ou cherche-t-il à apparaître comme celui qui aurait repris et prolongé son combat ? La nuance est loin d’être anodine.
Car Thomas Sankara appartient à l’histoire du Burkina Faso comme à la mémoire de millions d’Africains. Il existe pourtant une autre mémoire, familiale celle-là, portée par sa veuve Mariam Sankara, par ses enfants, ses frères et ses sœurs. Or, sur ce terrain, la relation entre la famille et le pouvoir de transition n’a jamais été aussi consensuelle que le récit officiel pourrait le suggérer.
Du mausolée aux cérémonials mensuels : une mémoire institutionnalisée
Depuis plusieurs années, la présence institutionnelle de Sankara ne cesse de s’étendre. Le mausolée destiné à Thomas Sankara et à ses douze compagnons a été édifié sur le site du Mémorial. Ibrahim Traoré en pose la première pierre le 15 octobre 2023 ; l’inauguration intervient en mai 2025. Le projet est officiellement présenté comme un moyen de préserver et de promouvoir l’héritage politique du père de la révolution d’août 1983.
Avec les cérémonials militaires mensuels instaurés en 2026, cette politique mémorielle franchit une étape supplémentaire. Le pouvoir ne se contente plus de commémorer Sankara : il organise, institutionnalise et met en scène son souvenir.
Le « flambeau » comme argument de légitimité
C’est précisément là que se joue un enjeu politique de premier ordre. Dans le récit officiel, Ibrahim Traoré peut apparaître comme celui qui aurait enfin réhabilité pleinement Sankara, restauré sa mémoire et repris son combat.
Le rapprochement entre les deux figures s’opère ainsi mécaniquement dans l’imaginaire collectif : d’un côté Sankara, le révolutionnaire assassiné ; de l’autre Traoré, le jeune capitaine présenté comme son continuateur.
Des chercheurs ont d’ailleurs souligné la fréquence avec laquelle Ibrahim Traoré invoque la mémoire de Sankara, ainsi que la reprise, dans son discours, de thèmes associés à l’ancien président, notamment la souveraineté et le rejet de la dépendance extérieure.
Février 2023 : le désaccord sur le lieu de sépulture
L’épisode le plus révélateur remonte à février 2023. Après l’exhumation des corps de Thomas Sankara et de ses douze compagnons, le gouvernement décide de les réinhumer sur le site de l’ancien Conseil de l’Entente, devenu le Mémorial Thomas Sankara. Le choix est lourd de symboles : c’est précisément là que Sankara et ses compagnons avaient été assassinés, le 15 octobre 1987.
La famille Sankara s’y oppose. Le 16 février 2023, Mariam Sankara, ses deux fils Philippe et Auguste, ainsi que les frères et sœurs du défunt président interpellent directement Ibrahim Traoré et lui demandent de renoncer à cette décision. Ils proposent trois autres lieux : le cimetière de Dagnoën, le Jardin de l’Amitié et le Jardin Yennenga.
Trois sites alternatifs, puis un refus de participer
Le désaccord devient public. Les proches de Sankara estiment que la décision a été prise sans véritable consensus et refusent de participer à la cérémonie. Le 21 février, ils confirment qu’ils ne seront ni présents ni représentés lors de l’inhumation. Le 23 février, la cérémonie se tient malgré tout : le pouvoir avance, la famille reste à distance.
Cette séquence est déterminante pour comprendre la suite, puisque le régime de Traoré va progressivement faire de la mémoire de Sankara un pilier de son propre récit politique.
Deux mémoires pour un même homme
Pour les proches de Thomas Sankara, son héritage ne saurait être réduit à un instrument de communication politique ni à un décor servant à légitimer le pouvoir. Le corps de Sankara, ses restes, son lieu de sépulture et sa mémoire familiale relèvent d’une dimension intime que l’État ne peut pas absorber entièrement.
Or, depuis 2023, le pouvoir a pris la main sur une large part de la mise en scène institutionnelle de cette mémoire : réinhumation, mausolée, cérémonials militaires, hommages officiels, discours sur la souveraineté et références constantes à la révolution. Le paradoxe est frappant : le pouvoir qui revendique aujourd’hui l’héritage politique de Sankara est aussi celui avec lequel une partie de sa famille s’était trouvée en désaccord sur la manière même de disposer de ses restes.
Un héritage qui ne se décrète pas
Thomas Sankara n’est pas seulement une statue, un mausolée ou une cérémonie militaire. Il est aussi une histoire familiale, une mémoire douloureuse et un combat politique dont l’interprétation ne peut être imposée par décret. Le pouvoir de transition peut légitimement honorer sa mémoire, restaurer des lieux, organiser des cérémonies et préserver des archives. Une autre question demeure : peut-il, au nom de cette réhabilitation, se présenter comme le dépositaire naturel de son héritage ? Le précédent de 2023 montre que la famille Sankara n’a pas toujours accepté les choix du pouvoir en la matière.
Ce que les faits permettent d’observer
Il ne s’agit pas d’affirmer qu’Ibrahim Traoré chercherait personnellement à « prendre » Sankara à sa famille : une telle intention relèverait de l’interprétation et supposerait des éléments supplémentaires. Les faits, en revanche, autorisent un autre constat : le régime construit progressivement un récit dans lequel Ibrahim Traoré apparaît comme l’héritier politique du capitaine Sankara et comme celui qui aurait repris son combat.
Cette construction n’est pas neutre. Elle permet au pouvoir actuel de s’inscrire dans une filiation révolutionnaire particulièrement puissante au Burkina Faso. Elle lui offre également une référence historique propre à donner une profondeur idéologique à son discours sur la souveraineté, le panafricanisme et l’indépendance.
C’est là que réside toute l’ambiguïté du récit actuel. À force de se présenter comme celui qui « porte le flambeau » de Sankara, Ibrahim Traoré risque de faire glisser la mémoire d’un homme assassiné en 1987 vers une autre histoire : celle d’un pouvoir contemporain cherchant à inscrire son nom dans la continuité de la révolution. Sankara laisse une œuvre et une pensée ; Traoré bâtit aujourd’hui son propre pouvoir. Entre les deux, la mémoire de Thomas Sankara est devenue un enjeu politique de premier plan.
