Depuis plusieurs années, l’accès aux financements extérieurs traditionnels pour le Cameroun — incluant les prêts concessionnels multilatéraux ou l’aide publique au développement — s’est fortement réduit. Face à cette situation, la mobilisation de l’épargne intérieure, qu’elle soit publique ou privée, s’impose comme une priorité stratégique. C’est dans cette perspective que la Caisse des Dépôts et Consignations (CDEC), officiellement lancée le 20 janvier 2023 par décret présidentiel, joue un rôle central. Créée juridiquement dès 2008, cette institution incarne une réponse concrète aux défis de financement des infrastructures.

Un modèle inspiré des meilleures pratiques : l’exemple de la Caisse des Dépôts française

La CDEC camerounaise s’inspire directement du modèle français, qui a prouvé son efficacité en transformant l’épargne dormante en levier de développement structurel. Trois mécanismes clés sous-tendent cette réussite :

– La centralisation des ressources réglementées (Livret A, fonds notariaux, comptes inactifs) au sein d’un établissement public sécurisé

– La conversion des dépôts à court terme en prêts à long terme, garantis par l’État

– L’effet multiplicateur : chaque franc collecté finance des infrastructures majeures (logement social, rénovation urbaine, fibre optique, transports)

La CDEC camerounaise reproduit cette architecture en ayant pour mission de collecter, sécuriser et valoriser sur le long terme des ressources souvent inutilisées, afin de soutenir les politiques publiques nationales.

Une dynamique déjà en marche : où en est la CDEC aujourd’hui ?

Les avancées sont tangibles. La loi de 2008, complétée par un décret d’application en 2011, définit les quatre catégories de ressources mobilisables :

– Les dépôts (fonds de notaires, comptes bancaires inactifs)

– Les consignations administratives (cautions sur marchés publics)

– Les consignations judiciaires (libertés sous caution, règlements de litiges)

– Une quatrième catégorie assimilée

Un décret du Premier ministre en date du 1er décembre 2023 a renforcé le dispositif en imposant aux banques, assurances, notaires et greffes un délai strict pour transférer leurs fonds consignés. En cas de non-respect, des audits externes et des pénalités financières (taux BEAC majoré de deux points) sont appliqués, garantissant ainsi la montée en puissance des ressources collectées.

Selon les dernières annonces du directeur général Richard Evina Obam, la CDEC a déjà centralisé plus de 151 milliards de FCFA (soit environ 260 millions de dollars) en trois ans. Ce montant, bien que significatif, ne représente qu’une fraction du potentiel identifié, estimé à plus de 1 000 milliards de FCFA en déshérence dans le système bancaire.

Une filiale bancaire dédiée pour accélérer les investissements

Le projet le plus ambitieux de la CDEC réside dans la création d’une filiale bancaire spécialisée, dont l’étude de faisabilité a été lancée en février 2025. Cette entité aura pour vocation de :

– Accompagner l’État, les collectivités territoriales et les entreprises dans la levée de fonds pour financer les infrastructures

– Soutenir les PME souhaitant répondre aux appels d’offres publics

– Faciliter les introductions en bourse et l’évaluation d’opportunités économiques

– Proposer des produits financiers adaptés aux acteurs locaux (prêts long terme, garanties, crédit-bail)

Cette initiative marque un tournant décisif, passant d’une logique de collecte à une logique d’investissement direct dans l’économie réelle, à l’image de la Banque des Territoires en France.

Quels secteurs pourraient bénéficier de ce financement ?

Plusieurs domaines prioritaires se dégagent :

  • Logement social : Développement de programmes comme les 10 000 logements
  • Infrastructures urbaines : Amélioration de la voirie et de l’assainissement à Yaoundé et Douala
  • Numérique : Extension de la couverture haut débit en zones rurales
  • Collectivités locales : Financement des projets portés par les CTD dans le cadre de la décentralisation
  • Transport : Développement des corridors routiers, du port de Kribi et des hubs ferroviaires

Les défis à relever pour une pleine réussite

Malgré ces avancées, plusieurs conditions doivent être réunies pour garantir l’efficacité de la CDEC :

Effectivité de la collecte : Certaines banques résistent encore au transfert des fonds, comme en témoigne le cas d’Allianz Cameroun, seul établissement à avoir effectué un transfert effectif fin 2023. La mobilisation des ressources reste donc un chantier en cours.

Gouvernance et transparence : La crédibilité de l’institution auprès des épargnants et des consignataires est cruciale pour attirer davantage de dépôts volontaires.

Expertise en ingénierie financière : Contrairement à un simple dépositaire, la CDEC doit développer des compétences pointues en montage de dette de projet, évaluation des risques et structuration de garanties.

Coordination avec les autres acteurs financiers : Une collaboration étroite avec les bailleurs de fonds (bailleurs multilatéraux, Trésor public) est essentielle pour éviter les doublons et maximiser l’impact des investissements.

En conclusion, la CDEC camerounaise dispose désormais des fondations juridiques, institutionnelles et opérationnelles pour devenir un acteur majeur du financement des infrastructures. Sa capacité à mobiliser l’épargne réglementée dormante et à la transformer en investissements long terme représente une réponse endogène et crédible à la rareté des financements extérieurs. La création annoncée de la filiale bancaire dédiée marque un pas décisif vers une logique d’investissement structurant. La réussite de cette transition dépendra de deux facteurs clés : l’effectivité de la collecte coercitive des fonds et le développement rapide des compétences internes en ingénierie financière de projets.

Caisse des dépôts et consignations