La vie politique au Sénégal reflète souvent des luttes d’influence, qu’elles opposent des membres d’un même parti ou des acteurs de formations différentes. Cette réalité, déjà soulignée par Lord Palmerston en 1848, trouve un écho contemporain dans la situation actuelle du sommet de l’État.

En politique, il n’existe ni ennemis ni amis durables, seulement des intérêts constants.

Le duo formé par Bassirou Diomaye Faye, président de la République, et Ousmane Sonko, Premier ministre, qui partageait une vision commune, est désormais miné par des tensions internes profondes. Ces divergences ont conduit, le 22 mai, à la destitution du chef du gouvernement par le président, suivie de la dissolution du gouvernement.

Les prémices de cette rupture sont apparues lors du meeting du 8 novembre 2025, mais c’est l’entretien du 2 mai 2026 qui a confirmé l’ampleur des désaccords. Le président a en effet pointé du doigt une « personnalisation excessive du pouvoir » autour de son Premier ministre.

une complémentarité politique remise en cause

L’alliance entre Sonko et Diomaye s’est construite sur une dynamique de complémentarité, Sonko apportant une légitimité politique forte tandis que Diomaye assurait la gestion de l’État. Pourtant, le rassemblement du PASTEF du 8 novembre 2025 a révélé les limites de cette illusion bicéphale.

L’unité symbolisée par le slogan « Sonko mooy Diomaye » (Sonko est Diomaye) s’effrite progressivement. Les désaccords portent désormais sur des choix stratégiques, comme la désignation du coordonnateur de la coalition au pouvoir ou la vision de l’exercice du pouvoir. Les rôles se redéfinissent, et les ambitions s’affirment de manière plus visible.

Cette dualité au sommet illustre les tensions inhérentes à un régime présidentiel où l’autorité du chef de l’État ne se partage pas. Les prérogatives constitutionnelles, définies aux articles 42 à 52, transforment cette complémentarité initiale en une rivalité subtile.

Diomaye incarne désormais une posture de réserve et de garant des institutions, tandis que Sonko conserve son registre de mobilisation et de rupture. Cette distinction reflète ce que le sociologue Pierre Bourdieu qualifierait de « rôle institutionnel déterminant les actions et le langage » plutôt que l’inverse.

La fonction présidentielle impose un habitus « souverain », distinct de l’habitus de « chef de parti » du Premier ministre. Cette séparation a poussé Diomaye à quitter ses fonctions au sein du PASTEF, marquant ainsi une volonté de distinction entre les rôles institutionnels et partisans.

une rivalité aux conséquences politiques

En physique, deux corps de masses différentes partagent une enveloppe ne peuvent coexister sans que l’un ne domine l’autre. Appliqué à la relation entre Diomaye et Sonko, cette métaphore illustre la dynamique de pouvoir au sein de l’exécutif sénégalais.

Sonko, grâce à son aura et à son contrôle du parti, injecte de la légitimité populaire à Diomaye. En retour, Diomaye, par ses décrets et décisions, matérialise les aspirations du Projet en les ancrant dans le droit positif. Cette interdépendance crée une rivalité douce, où chacun dépend de l’autre pour maintenir sa légitimité.

Pourtant, cette dualité comporte des risques. Si l’un des deux acteurs prend trop de place, il empiète sur le territoire institutionnel de l’autre. À l’inverse, s’il s’isole, il perd sa légitimité. Ce système de dépendance mutuelle et d’autodestruction maintient une tension permanente au sommet de l’État.

En cherchant à imiter l’autre, ils deviennent des doubles antagonistes. Leurs ambitions respectives – Sonko aspirant à diriger l’exécutif et Diomaye cherchant à consolider son pouvoir – alimentent une rivalité qui rappelle le « syndrome du numéro deux ». Ce phénomène, où un allié fidèle se retourne contre son leader, illustre la fragilité des alliances politiques.

L’acteur hégémonique, dans sa quête de sécuriser son avenir politique, peut transformer un allié en ennemi par méfiance. Cette paranoïa réciproque annonce une période de turbulences sociales et politiques, où les équilibres fragiles du pouvoir sont constamment remis en question.