Crise humanitaire et insécurité au Nigéria : l’urgence d’une réponse globale

Au Nigéria, les enlèvements massifs d’écoliers, les attaques meurtrières contre des villages entiers et les violences ciblant les lieux de culte ont récemment replacé ce pays d’Afrique de l’Ouest sous les projecteurs internationaux. Une escalade sécuritaire sans précédent a poussé les États-Unis à intervenir militairement fin décembre, justifiant ces frappes comme une mesure de protection envers des communautés chrétiennes menacées dans le nord du territoire nigérian.

Une violence généralisée, bien au-delà des clivages religieux

Si les récents événements ont mis en lumière des attaques contre des églises et des écoles chrétiennes, les Nations Unies rappellent que la réalité du conflit est bien plus complexe. Mohamed Malik Fall, coordonnateur des agences onusiennes au Nigéria, souligne que « la sécurité représente l’un des défis majeurs du pays », précisant que « cette insécurité n’est plus cantonnée à une région, mais s’étend désormais à l’ensemble du territoire ».

Depuis 2009, le nord-est du Nigéria est en proie à une insurrection armée initiée par le groupe Boko Haram, suivie par ses dissidences comme l’État islamique en Afrique de l’Ouest. Près de deux décennies plus tard, ce conflit a engendré des conséquences dramatiques :

  • Plus de 2 millions de déplacés, dont une génération entière ayant grandi dans des camps sans perspective de retour ;
  • Plus de 40 000 morts, majoritairement des musulmans selon les observations onusiennes ;
  • Des infrastructures détruites : écoles, centres de santé et terres agricoles rendues inaccessibles ;
  • Des millions de personnes privées de moyens de subsistance, piégées dans une précarité économique durable.

Banditisme et conflits fonciers : une violence diffuse qui s’intensifie

La crise sécuritaire nigériane ne se limite pas à l’insurrection jihadiste. Dans le nord-ouest du pays, des États comme Zamfara, Katsina ou Sokoto subissent une violence criminelle organisée, qualifiée de « banditisme » par les autorités locales. Ces groupes armés multiplient les enlèvements, les rançons et les pillages, forçant des villages entiers à l’exil. Résultat : près d’un million de personnes ont été déplacées dans cette seule région.

La ceinture centrale du pays, quant à elle, est le théâtre d’affrontements récurrents entre agriculteurs et éleveurs, exacerbés par la raréfaction des terres cultivables et les aléas climatiques. Plus au sud, des zones restent instables en raison de revendications séparatistes et de sabotages liés à l’exploitation pétrolière.

Avec 3,5 millions de déplacés internes, le Nigéria abrite à lui seul près de 10 % des personnes déplacées du continent africain, selon les dernières estimations.

Pas de génocide religieux, mais une insécurité généralisée

Les attaques récentes contre des lieux de culte chrétiens ont alimenté un débat international sur une possible persécution religieuse ciblée. En janvier, plus de 160 fidèles ont été enlevés lors de messes dominicales dans l’État de Kaduna. Quelques jours auparavant, des villages du nord-ouest étaient pris pour cibles, faisant plusieurs dizaines de morts, tandis que des élèves étaient à nouveau victimes d’enlèvements près d’une école catholique.

Ces événements évoquent un traumatisme ancien : l’enlèvement de 276 lycéennes à Chibok (État du Borno) en 2014, majoritairement chrétiennes, par Boko Haram. Pourtant, Mohamed Malik Fall met en garde contre une analyse simpliste : « Je ne qualifierais pas cette violence de génocide chrétien. La majorité des victimes de l’insurrection sont des musulmans, tués dans des mosquées ».

Il cite l’exemple d’une attaque survenue la veille de Noël à Maiduguri, cœur historique de l’insurrection, où des fidèles musulmans ont été visés alors qu’ils quittaient une mosquée située à proximité d’un marché. « L’insécurité frappe sans distinction de religion ou d’ethnie », insiste-t-il, soulignant le risque de « récits polarisants qui pourraient aggraver les divisions plutôt que favoriser la cohésion sociale ».

Une crise humanitaire massive, mais sous-financée

Derrière cette tourmente sécuritaire se cache une urgence humanitaire d’une ampleur alarmante. Dans le seul nord-est du pays, 7,2 millions de personnes nécessitent une assistance immédiate, dont près de 6 millions dans des conditions critiques. Les Nations Unies alertent sur :

  • Jusqu’à 36 millions de Nigérians menacés par l’insécurité alimentaire dans les mois à venir ;
  • Plus de 3,5 millions d’enfants de moins de cinq ans exposés à un risque de malnutrition aiguë ;
  • Des séquelles durables pour les enfants victimes de malnutrition, affectant leur développement cognitif et leur avenir scolaire ;
  • Des défis sanitaires aggravés par des épidémies récurrentes (choléra, méningite) et des catastrophes naturelles (sécheresses, inondations).

Pourtant, les financements dédiés à l’aide humanitaire se réduisent comme peau de chagrin. « Il y a quelques années, le plan de réponse humanitaire atteignait près d’un milliard de dollars par an. En 2024, il n’était plus que de 585 millions. L’an dernier, seulement 262 millions ont été alloués. Cette année, nous craignons de ne pas atteindre les 200 millions », déplore Mohamed Malik Fall.

Le Nigéria, géant économique face à ses responsabilités

Le paradoxe nigérian réside dans le contraste entre sa puissance économique régionale et l’ampleur de sa crise humanitaire. « Ce n’est ni le Soudan, ni la Somalie, ni le Soudan du Sud. Le Nigéria dispose de ressources et de capacités », rappelle le coordonnateur onusien. « Le gouvernement fédéral et les États doivent prendre le relais dans la gestion de cette crise ».

Pour les agences des Nations Unies, la priorité est désormais de transférer progressivement la gestion de l’aide aux autorités locales, tout en appelant la communauté internationale à maintenir son soutien. « Aucune population ne souhaite dépendre indéfiniment de l’assistance. Les communautés ont besoin d’opportunités économiques, pas seulement de dons ponctuels », conclut-il. « Donner du poisson est utile, mais apprendre à pêcher est essentiel ».