Une frappe meurtrière sur un marché du Niger
Une frappe aérienne attribuée à un drone militaire nigérien a causé la mort de 17 civils, dont quatre enfants, et blessé au moins 13 autres personnes dans le village de Kokoloko, situé à l’ouest du Niger. Cette attaque, survenue le 6 janvier 2026 sur un marché bondé, a également fait trois victimes parmi les combattants de l’État islamique au Sahel (EIS).
L’incident, qui soulève de sérieuses questions sur le respect du droit international humanitaire, s’est produit dans une zone où la présence de groupes armés islamistes est récurrente depuis plusieurs années. Les autorités nigériennes n’ont pour l’instant émis aucun communiqué officiel concernant cette frappe.
Un bilan humain désastreux
Les témoignages recueillis par des organisations locales et internationales, ainsi que par des journalistes, révèlent l’ampleur de la tragédie. Selon les récits, entre 10 heures et 13 heures, des habitants ont observé un drone survoler à deux reprises la zone avant de larguer une munition vers 13h30, au moment où des centaines de personnes se trouvaient sur le marché.
Un marchand de 36 ans, rescapé de l’attaque, a décrit la scène : « J’ai vu un drone blanc voler, puis j’ai entendu un sifflement avant une explosion violente. Le marché était bondé de femmes, d’enfants et de marchands. Les victimes étaient principalement des femmes et des enfants. »
Un chef religieux de 67 ans, présent sur les lieux en fin de journée, a confirmé : « J’ai compté 17 corps, principalement des femmes et des enfants. Les corps étaient carbonisés, rendant l’identification très difficile. » Les victimes ont été enterrées dans deux fosses communes, séparant les femmes et les enfants des hommes.
Des questions sur la légalité de l’attaque
Selon le droit de la guerre, les parties en conflit doivent distinguer à tout moment les civils des combattants. Or, cette frappe, qui a touché un marché très fréquenté, pourrait constituer une attaque indiscriminée, voire un crime de guerre si elle a été menée délibérément ou avec une négligence criminelle.
Ilaria Allegrozzi, chercheuse senior sur le Sahel à Human Rights Watch, a réagi : « Cette attaque au Niger, qui a tué trois combattants islamistes, a également causé la mort et des blessures parmi un grand nombre de civils, en violation du droit de la guerre. » Elle a appelé les autorités nigériennes à mener une enquête transparente et impartiale, à poursuivre les responsables et à indemniser les victimes.
Une lettre détaillée, contenant des preuves et des questions précises, a été envoyée à la junte militaire nigérienne. À ce jour, aucune réponse n’a été formulée.
Contexte sécuritaire dans la région de Tillabéri
La région de Tillabéri, frontalière avec le Burkina Faso et le Mali, est l’une des zones les plus instables du Sahel. Depuis 2019, des groupes armés islamistes, comme l’EIS ou le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (GSIM), multiplient les attaques contre les militaires et les civils.
Les données de l’Armed Conflict Location and Event Data Project (ACLED) indiquent que, en 2025, Tillabéri a enregistré le plus grand nombre de victimes civiles dans le centre du Sahel, attribuables à des attaques menées par ces groupes, mais aussi par l’armée nigérienne.
Cette frappe s’inscrit dans une série d’incidents similaires ayant touché des marchés ou des zones civiles dans la région. En septembre 2025, des frappes aériennes nigériennes avaient déjà fait plus de 30 morts civils dans le village d’Injar. En janvier 2024, des drones militaires avaient causé la mort de plusieurs civils à Tiawa.
Les drones nigériens : des équipements aux capacités controversées
Depuis 2022, l’armée nigérienne s’est dotée de drones de fabrication turque, tels que les Bayraktar TB-2, Karayel-SU et Aksungur UCAV. Ces appareils, équipés de capteurs et de munitions guidées, permettent une surveillance en temps réel et des frappes ciblées.
Cependant, l’utilisation de drones dans des zones densément peuplées pose un risque élevé pour les civils. Les vidéos analysées par Human Rights Watch montrent des dégâts importants, compatibles avec l’utilisation d’explosifs puissants. Les blessés présentaient des brûlures et des blessures causées par des éclats de munitions.
Exode des habitants de Kokoloko
À la suite de l’attaque, la quasi-totalité des 1 200 habitants de Kokoloko ont fui vers des villages voisins ou ont traversé la frontière vers le Mali. Une femme, ayant perdu sa cousine de 50 ans et son neveu de 5 ans, a témoigné : « J’ai passé la première nuit dans un village proche avec mes enfants. Ensuite, nous avons traversé la frontière vers le Mali avec presque rien. »
Une liste établie par les habitants recense les noms des victimes : 11 femmes âgées de 29 à 50 ans, 2 hommes âgés de 32 et 55 ans, ainsi que 4 enfants âgés de 5 à 10 ans. Parmi les 13 blessés, on compte 4 femmes, 7 hommes et 2 enfants.
Les corps des trois combattants de l’EIS ont été retrouvés et enterrés par le groupe armé.
Appels à la responsabilité et à l’indemnisation
Les gouvernements étrangers soutenant l’armée nigérienne ont été appelés à exercer des pressions pour garantir la protection des populations locales. Ilaria Allegrozzi a insisté : « Les autorités nigériennes doivent fournir des services aux personnes touchées pour les aider à surmonter leurs blessures et leurs traumatismes, et verser une indemnisation adéquate aux victimes et à leurs familles. »
L’attaque de Kokoloko rappelle une fois de plus les dangers des frappes aériennes dans des zones civiles et la nécessité de renforcer les mécanismes de protection des populations les plus vulnérables dans le Sahel.