L’image a de quoi alerter quiconque défend les principes fondamentaux de la liberté d’expression. Aux abords de Ouagadougou, plus de quarante professionnels de l’information burkinabè viennent de suivre un stage militaire présenté comme un exercice de « dévouement national ». Pourtant, derrière cette appellation trompeuse se dissimule une manœuvre bien plus préoccupante : sous couvert d’incitation à l’engagement citoyen, c’est une entreprise de réorientation idéologique et de soumission de la presse libre qui se met en place.

La liberté de la presse, une cible privilégiée

Que devient le droit de s’exprimer librement lorsqu’un journaliste se voit contraint, directement ou indirectement, de se rendre dans un camp militaire pour y apprendre ce qui est autorisé de dire ou d’omettre ? Au Burkina Faso, la mission première d’un reporter éclairer l’opinion publique par des investigations rigoureuses est désormais perçue comme un acte subversif.

Révéler les défaillances sécuritaires, documenter les exactions commises ou donner la parole aux populations en détresse relève désormais du « crime de lèse-patriotisme ». En soumettant les acteurs de l’information à des stages de « redressement » déguisés, les autorités ne cherchent pas à forger des citoyens éclairés, mais à façonner des relais dociles de la communication officielle.

Un glissement vers l’absolutisme

Cette politique de conformité forcée trahit une évolution inquiétante. Le Burkina Faso n’est plus seulement gouverné par un régime militaire confronté à une crise sécuritaire sans précédent, mais par un pouvoir qui aspirait à instaurer une forme de despotisme éclairé sur l’ensemble de la société. En verrouillant le débat public et en muselant le droit d’informer, l’État s’arroge le monopole de la vérité nationale.

Pourtant, un journalisme asservi n’est plus du journalisme. Réduire les reporters au silence ou les contraindre à épouser une pensée unique n’a jamais résolu une crise ; au contraire, cela prive les citoyens de repères essentiels et favorise l’émergence de désinformation et d’arbitraire.

Information sous contrôle : qui en paie le prix ?

Si l’amour du pays se définit aujourd’hui par l’obéissance aveugle aux directives du pouvoir, c’est l’ensemble de la démocratie burkinabè qui se trouve menacée. Mais au-delà de la symbolique, cette stratégie interroge une question fondamentale : à qui revient-il de décider de ce qui peut être dit ou tu en temps de crise ?

Un État confronté à des menaces terroristes peut légitimement exiger des médias qu’ils respectent des règles de prudence, protègent l’anonymat des soldats ou évitent de divulguer des informations opérationnelles sensibles. Cependant, ces impératifs ne sauraient servir de prétexte pour transformer le journaliste en instrument de propagande. La sécurité nationale ne doit pas être confondue avec la survie politique du régime en place.

Le patriotisme, une notion détournée

Aimer son pays ne signifie pas nécessairement approuver sans réserve ceux qui l’administrent. Un journaliste peut être profondément attaché au Burkina Faso et, précisément pour cette raison, s’attacher à documenter les épreuves des populations, interroger les autorités ou mettre en lumière les dysfonctionnements qui minent la cohésion nationale.

Dans une démocratie, le rôle de la presse n’est pas de servir d’écran protecteur au gouvernement. Il consiste à rechercher la vérité et à la partager avec le public, dans le strict respect des règles déontologiques. Le pouvoir a le droit de contester une information, de produire des éléments de preuve contradictoires ou d’activer les voies légales prévues ; en revanche, il ne devrait jamais dicter à l’avance ce que la presse a le droit de penser ou de publier.

Le risque d’un vide informationnel

La domestication des médias ne limite pas ses conséquences aux seuls journalistes. Dès lors que les organes d’information officiels ou privés hésitent à publier certaines réalités, l’espace ainsi laissé vacant est rapidement comblé par des rumeurs, des réseaux sociaux et des récits non vérifiés. En cherchant à contrôler le discours public, un pouvoir fragilise paradoxalement la confiance qu’il prétend restaurer.

La confiance citoyenne ne se décrète pas : elle se construit par la transparence, le débat contradictoire et la possibilité de vérifier les déclarations officielles. Une population informée est mieux armée pour distinguer une information fiable d’une fake news. À l’inverse, lorsque certaines vérités deviennent dangereuses à révéler, le doute s’installe et mine la cohésion sociale.

Journalisme et militarisation : une alliance contre nature

L’idée même de « rééduquer » les journalistes au nom du patriotisme repose sur une contradiction intrinsèque. Le métier repose sur la capacité à poser des questions dérangeantes. Un professionnel de l’information qui ne peut plus enquêter sur les décisions publiques, interpeller les responsables ou confronter les discours officiels aux réalités vécues perd progressivement son rôle de contre-pouvoir.

Or, dans un contexte marqué par les violences armées, les déplacements massifs de populations et les tensions économiques, le besoin d’une information indépendante n’a jamais été aussi criant. Plus une société est en crise, plus elle a besoin de journalistes capables de vérifier les faits, de donner la parole aux victimes, de contextualiser les événements et d’analyser les actions menées en son nom.

Une logique incompatible avec les principes démocratiques

La militarisation de la profession soulève une autre interrogation essentielle : peut-on exiger d’un observateur du pouvoir qu’il adopte les mêmes réflexes qu’un acteur du pouvoir ? L’armée fonctionne selon une hiérarchie stricte, une discipline rigoureuse et un principe de confidentialité. Le journalisme, lui, s’appuie sur la vérification des faits, le débat contradictoire, l’indépendance éditoriale et la responsabilité envers le public. Fusionner ces deux logiques revient à créer une confusion aux conséquences potentiellement dangereuses.

Il convient également d’anticiper les répercussions futures de cette politique. Si les journalistes sont aujourd’hui sommés de prouver leur loyauté envers la nation, quelles autres professions pourraient demain être soumises à un examen idéologique similaire ? Les universitaires, les magistrats, les artistes, les militants associatifs ou les chercheurs pourraient-ils un jour être considérés comme « insuffisamment patriotes » pour avoir critiqué une décision gouvernementale ?

Une démocratie se mesure à sa capacité à tolérer la critique

Une démocratie ne se juge pas uniquement à sa capacité à mobiliser la population derrière un récit national unifié. Elle se mesure aussi à sa capacité à accepter la contradiction sans transformer chaque voix dissidente en menace pour l’ordre public.

L’histoire enseigne que les régimes qui tentent de contrôler intégralement l’information finissent rarement par dominer la réalité. Ils peuvent museler les médias, imposer des narrations officielles et intimider une partie des professionnels. Ils ne parviennent cependant pas à étouffer durablement les faits. Ceux-ci circulent par les témoignages directs, les réseaux sociaux, les diasporas et les organes de presse étrangers.

L’enjeu véritable ne réside donc pas dans la recherche d’une parole unique, mais dans la création d’un environnement propice à la circulation d’une information fiable et vérifiable. Dans un pays en guerre contre des groupes armés, la mission des journalistes est cruciale. Celle du pouvoir l’est tout autant : protéger les citoyens sans transformer la défense du territoire en justification permanente de l’oppression des libertés.

Le patriotisme ne doit jamais devenir un outil de censure. Il ne doit pas davantage servir à distinguer les « bons » citoyens de ceux qui osent interroger. Un journaliste qui révèle une faiblesse de l’État ne trahit pas son pays ; il peut, au contraire, contribuer à empêcher que cette faille ne se transforme en catastrophe.

Le Burkina Faso à la croisée des chemins

La question qui se pose aujourd’hui dépasse largement le sort des journalistes soumis à ces stages de « redressement ». Elle touche au modèle de société que le Burkina Faso souhaite édifier. Souhaite-t-on un pays où l’information doit obtenir l’onction préalable du pouvoir, ou une nation où l’État accepte que la vérité puisse parfois déranger ?

Si le patriotisme se résume à fermer les yeux sur les réalités pour ne pas contrarier le pouvoir, alors c’est l’ensemble de la démocratie burkinabè qui s’engage sur une pente glissante. En revanche, si le patriotisme implique de servir son pays avec intégrité, alors le journaliste doit conserver le droit de regarder la vérité en face, même lorsque cette vérité dérange ceux qui gouvernent.