L’instabilité au Mali s’intensifie, laissant ses partenaires dans une posture d’observateurs. Ni l’Alliance des États du Sahel (AES), supposée garantir une réponse sécuritaire collaborative entre le Mali, le Burkina Faso et le Niger, ni la CEDEAO, dont Bamako s’est retiré, ne semblent exercer une influence significative. Entre une retenue prononcée, des condamnations de principe et des manœuvres politiques, l’Afrique de l’Ouest semble plongée dans un vide stratégique. Bakary Sambe, président du Timbuktu Institute et chercheur à l’université Gaston-Berger de Saint-Louis, analyse les dynamiques actuelles qui redéfinissent les équilibres sécuritaires en Afrique de l’Ouest.
Quelle est la situation actuelle au Mali après les attaques du 25 avril ?
Les attaques coordonnées ont eu un impact considérable, notamment à Kati, marquée par la disparition du ministre de la Défense, Sadio Camara, désormais remplacé par le général Assimi Goïta. Cependant, il est prématuré de parler d’un éventuel changement de régime ou d’un effondrement de Bamako. La vie quotidienne se poursuit avec difficulté, et les Maliens, habitués aux crises, puisent dans leur résilience. Cette situation perdure malgré les affrontements de communication entre les autorités militaires, le Front de libération de l’Azawad (FLA) et le JNIM.
Comment le Burkina Faso et le Niger, membres de l’AES, agissent-ils concrètement ?
Le capitaine Ibrahim Traoré du Burkina Faso a qualifié ces événements de « complot monstrueux ». Bien que cette réaction puisse paraître modérée, elle reflète une approche pragmatique de Ouagadougou. Le Burkina Faso est profondément préoccupé par sa propre sécurité intérieure, ce qui explique sa prudence. La semaine précédente, des attaques ont coûté la vie à de nombreux soldats burkinabè. Lors du blocus de carburant au Mali fin 2025, le Burkina Faso avait fourni un soutien logistique avant que sa propre situation ne devienne trop complexe. Juridiquement, les articles 5 et 6 de la Charte du Liptako-Gourma, fondement de l’alliance sahélienne, sont comparables au principe d’assistance mutuelle de l’OTAN. Cependant, l’ampleur des menaces internes au Burkina Faso et au Niger limite l’application de ces dispositions. L’AES, en tant que confédération, n’a pas encore atteint une maturité stratégique suffisante pour mutualiser efficacement ses forces. Cette semaine, les autorités nigériennes ont même décrété une journée nationale de « jeûne » et de prières contre le terrorisme.
La crise malienne révèle l’impuissance des alliances régionales.
Quel est l’objectif de la « mobilisation régionale » de la CEDEAO, compte tenu du retrait de Bamako en janvier 2025 ?
Cette déclaration doit être interprétée dans le contexte régional récent. Elle fait suite à une importante réunion sur le Sahel tenue à Lomé, au Togo. Pour la première fois depuis des années, les ministres des pays de l’AES, ainsi que des représentants de la CEDEAO, de l’Union africaine, de la France, de l’Union européenne et de la Russie, se sont réunis autour d’une même table. Au-delà de l’actualité brûlante au Mali, il est crucial de noter ces efforts diplomatiques visant à contrer la fragmentation régionale et l’aggravation de la situation sécuritaire. La CEDEAO cherche à changer son image, s’éloignant de son rôle d’organisation régionale ayant envisagé une intervention militaire au Niger. Lors de la réunion de Lomé, Abdoulaye Diop, ministre malien des Affaires étrangères, a réaffirmé l’ouverture au dialogue et à l’échange, dans le respect strict de la souveraineté des États du Sahel. Par ces initiatives, la CEDEAO espère progressivement retrouver une influence dans le jeu sahélien.

L’Union africaine insiste sur les « mécanismes continentaux » pour éviter une déstabilisation accrue au Sahel central. Que signifie cette référence ?
La formation de l’AES et de la Charte du Liptako-Gourma a, d’une certaine manière, désorganisé l’architecture sécuritaire régionale, qui n’avait d’ailleurs jamais été pleinement efficace dans la lutte antiterroriste. Pendant plus d’une décennie, les organisations régionales ont été marginalisées sur les questions de sécurité, au profit d’une priorité accordée au G5 Sahel, dissous en 2023. Malgré leur implication historiquement limitée dans la sécurité au Sahel, l’Union africaine et la CEDEAO maintiennent l’idéal d’une force d’intervention conjointe. Cependant, cette ambition peine à se concrétiser sur le terrain. La CEDEAO envisage le déploiement d’une brigade antiterroriste de 1 650 hommes d’ici fin 2026, mais la mise en place d’une mission armée ou de maintien de la paix plus vaste demeure incertaine. Il est désormais évident qu’isoler le Sahel central de l’Afrique de l’Ouest dans l’espoir de vaincre les groupes armés est une erreur stratégique. Face aux divisions, une gestion conjointe de la sécurité, incluant l’échange de renseignements et la mutualisation des ressources, est impérative. Le choc du 25 avril a souligné l’urgence d’une coopération sécuritaire, même minimale.
La Russie subit une déroute stratégique.
Les États-Unis, qui ont multiplié les visites au Sahel, quelle posture pourraient-ils adopter face à la crise malienne ?
Au-delà d’un relatif désintérêt de Donald Trump pour l’Afrique, on observe un regain d’attention de la diplomatie américaine, avec le retour de hauts responsables au Sahel, y compris au Niger, d’où les militaires américains avaient été expulsés. Cette évolution s’explique par la transformation des enjeux. Par ailleurs, la situation au Mali met en lumière une déroute complète de la Russie, dont la mort du ministre de la Défense, Sadio Camara, figure russophile majeure au sein de l’État malien, est un signe frappant. Le départ des paramilitaires d’Africa Corps de Kidal constitue un autre indicateur fort. L’échec de la Russie au Sahel dépasse le cadre militaire pour devenir symbolique. Le mythe d’une Russie protectrice et garante de la sécurité des régimes s’est effondré, menaçant de ternir considérablement son image diplomatique et sécuritaire. Inversement, si les États-Unis parviennent à ébranler, voire à supplanter la présence russe au Sahel, Washington pourrait trouver des arguments géostratégiques et diplomatiques pour renforcer sa présence dans la région, notamment au Mali, avec en toile de fond la question des ressources.
La crise malienne menace-t-elle désormais les pays du golfe de Guinée ?
Pour les nations côtières, ce sont principalement les dynamiques au Burkina Faso qui suscitent l’inquiétude des gouvernements centraux du Togo, du Bénin, du Ghana ou de la Côte d’Ivoire. Actuellement, si la situation sécuritaire malienne devait s’aggraver, les répercussions se feraient davantage ressentir au Sénégal ou en Mauritanie. Tous les regards sont donc tournés vers Ouagadougou. La crainte d’un effet domino sahélien est bien réelle, tout comme les interrogations sur l’avenir et la viabilité institutionnelle de l’AES. Les populations attendent des solutions concrètes, au-delà des discours. En attendant, le Togo s’efforce de bâtir un nouveau « pont avec le Sahel », selon les termes de son ministre des Affaires étrangères, Robert Dussey. L’avenir dira l’étendue de cette volonté.
Le Sahel ne peut pas être extrait de l’Afrique de l’Ouest.
Faut-il craindre un effet domino après ces attaques, notamment au Burkina Faso ?
Le cas malien est singulier ; anticiper une réplication identique de ces attaques ailleurs serait prématuré. Le Front de libération de l’Azawad (FLA), par exemple, n’opère pas au Burkina Faso. Au Mali, le catalyseur réside dans la convergence de crises sécuritaires profondes au Nord et de tensions politiques à Bamako. Paradoxalement, la gravité de ces attaques pourrait offrir un avantage politique aux autorités en place. Chaque fois que la problématique du Nord devient prépondérante, ou trop manifeste, elle fédère la population malienne autour de son armée, renforçant le sentiment d’intégrité territoriale. Le ralliement autour du drapeau n’a jamais été aussi fort ces derniers jours à Bamako, au point de décourager toute voix discordante qui, dans le climat actuel, serait perçue comme allant à l’encontre du patriotisme ambiant. Les autorités n’ont même plus besoin de communication mobilisatrice. Concernant l’effet domino, malgré les vastes zones échappant au contrôle du pouvoir central de Ouagadougou, il n’existe, à ce jour, aucun mouvement contestataire suffisamment influent pour soutenir les djihadistes du JNIM et déstabiliser le Burkina Faso à une telle échelle.