Au Sénégal comme en Côte d’Ivoire, une menace grandissante pèse sur les femmes engagées dans la vie publique : la désinformation genrée. Une analyse approfondie de la situation révèle que plus de 60 % des femmes évoluant dans l’espace numérique ont déjà été la cible de campagnes de dénigrement particulièrement violentes.

Une stratégie de discrédit basée sur l’intime

Contrairement aux attaques visant les hommes, qui se concentrent généralement sur leurs positions politiques ou leurs bilans économiques, la désinformation genrée s’attaque systématiquement à la sphère privée. L’objectif n’est pas de débattre des idées, mais de salir la réputation en ciblant le corps, la moralité et la vie sexuelle des victimes.

Cette forme de violence numérique vise principalement les femmes politiques, les journalistes, les militantes et les influenceuses. En remettant en cause leur légitimité par des accusations de mœurs ou des rumeurs sur leur vie intime, les détracteurs cherchent à les évincer du débat public.

Le fléau des « 72 heures » au Sénégal

Une pratique spécifique et redoutable a été identifiée au Sénégal : le phénomène dit des « 72 heures ». Il s’agit d’un véritable lynchage numérique coordonné. Durant trois jours, une femme est prise pour cible ; sa vie est passée au crible, déformée et réécrite à travers des photomontages et des récits mensongers destinés à la présenter comme immorale.

Cette offensive psychologique a des conséquences concrètes :

  • L’autocensure : de nombreuses femmes préfèrent se taire pour éviter les attaques.
  • Le retrait des réseaux : certaines quittent définitivement les plateformes numériques.
  • L’invisibilisation : ce retrait forcé équivaut à une exclusion de la vie publique et citoyenne.

Des mécanismes de défense insuffisants

Les auteurs de ces campagnes sont en majorité des hommes âgés de 17 à 45 ans, résidant souvent dans le même pays que leurs victimes. Si certaines femmes participent également à ces lynchages, le système repose sur des structures sociales profondément ancrées.

La lutte contre ce phénomène se heurte à la barrière linguistique. Sur des réseaux sociaux comme Facebook, Instagram ou TikTok, la modération est défaillante pour les contenus publiés en langues locales, comme le wolof. Les outils de signalement, conçus en Occident, ignorent souvent les réalités et les subtilités culturelles du Sénégal.

Vers une reconnaissance juridique des violences numériques

Face à l’ampleur du problème, une transformation du cadre légal apparaît indispensable. Il est nécessaire que les autorités sénégalaises et ivoiriennes reconnaissent officiellement les agressions numériques comme des violences basées sur le genre, au même titre que les violences physiques ou sexuelles.

Cette reconnaissance permettrait de :

  • Mettre en place des législations spécifiques contre le cyberharcèlement genré.
  • Former les forces de l’ordre dans les commissariats pour un meilleur accueil des plaintes.
  • Spécialiser les magistrats sur ces questions de criminalité numérique.
  • Développer l’éducation au numérique et les techniques de vérification de l’information (fact-checking).

En fin de compte, ces attaques en ligne ne sont que le prolongement des violences que subissent les femmes au quotidien dans la société. Protéger leur voix sur internet est devenu un enjeu démocratique majeur pour le Sénégal.