Le compteur macabre vient de franchir un seuil qui ébranle les certitudes officielles. En trois ans de présence au Mali, le contingent paramilitaire russe, passé de Wagner à Africa Corps, a perdu au moins 358 soldats depuis son déploiement fin 2021. Un chiffre qui, mis en regard des près de dix années d’opérations françaises (Serval puis Barkhane) et de leurs 59 morts, fait apparaître un ratio d’attrition sans équivalent au Sahel. Derrière les statistiques, c’est tout un modèle de sécurité qui vacille, avec des conséquences directes pour les populations, les finances publiques et l’équilibre militaire de la région.

Un tribut deux fois plus lourd que celui de l’armée française

La comparaison est brutale. Entre 2013 et 2022, l’armée française a perdu 59 soldats sur l’ensemble du Sahel, en près d’une décennie d’intervention. En seulement trois ans, le partenaire russe déplore plus du double de pertes humaines, et ce, uniquement sur le sol malien. Un écart qui interroge la doctrine d’engagement et la capacité de projection des forces présentes.

Cette différence s’explique par des approches opérationnelles opposées. Les forces occidentales privilégiaient l’appui aérien, le renseignement technologique et évitaient autant que possible le contact rapproché. À l’inverse, les mercenaires russes sont déployés directement au sol, en première ligne, dans des opérations de ratissage à haut risque menées dans des zones minées et propices aux embuscades.

Sévaré et Dioura : le tournant sanglant de l’escalade

Si l’embuscade de Tinzawatène, en juillet 2024, avait déjà coûté la vie à plus de 80 combattants russes aux côtés des forces armées maliennes, les récentes attaques coordonnées contre les garnisons du centre et du nord ont aggravé le bilan. Les assauts répétés contre les installations stratégiques de Sévaré et les positions avancées de Dioura ont infligé des revers sévères au dispositif conjoint FAMA / Africa Corps.

Face à des groupes armés qui exploitent une connaissance intime du terrain et disposent de moyens tactiques modernes, notamment des drones de reconnaissance et de frappe, les troupes russes subissent une usure particulièrement coûteuse. Ces attaques ont non seulement décimé les rangs, mais aussi ébranlé la confiance dans la capacité du partenaire russe à sécuriser durablement le territoire.

Des répercussions directes pour les citoyens et l’économie

Au-delà du bilan humain, cette spirale de pertes a des conséquences tangibles pour la population malienne. La persistance de l’insécurité dans le centre et le nord freine le retour des déplacés, perturbe les circuits économiques locaux et entretient un climat de peur dans les zones rurales. Les communautés vivant à proximité des garnisons attaquées paient un prix direct : déplacements forcés, pertes d’activités agricoles et commerciales, accès limité aux services de base.

Sur le plan financier, la facture estimée à plusieurs centaines de milliards de FCFA pour le maintien de ce dispositif pèse lourdement sur des finances publiques déjà fragiles. Un coût qui, rapporté au nombre de soldats tombés et à l’absence de pacification durable, alimente les interrogations sur la rentabilité de ce partenariat.

Quelles conséquences pour la junte et Moscou ?

Pour la junte au pouvoir à Bamako, l’équation se complexifie. La promesse initiale d’une pacification rapide du territoire s’éloigne à mesure que les pertes s’accumulent. Au sein des casernes, mais aussi dans l’opinion, des voix s’élèvent pour questionner la pérennité d’une stratégie qui, loin d’apporter la sécurité escomptée, semble au contraire enfermer le pays dans une guerre d’usure aux conséquences durables.

Pour Moscou, l’enjeu dépasse le seul théâtre malien. Ce bilan humain de 358 morts en trois ans, rendu public par des observateurs indépendants et des recoupements de données sécuritaires, entame l’image d’efficacité du modèle Africa Corps. Il pose aussi la question de la capacité de la Russie à soutenir un engagement de longue durée dans une région où les groupes armés adaptent en permanence leurs tactiques.

Alors que la guerre d’usure se poursuit, le coût humain et financier ne cesse de s’alourdir, sans perspective claire de sortie de crise. Une réalité qui pèse désormais sur les choix stratégiques de Bamako et sur l’avenir de sa coopération avec Moscou.

By Madeleine Mboua

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