Mali : l’épidémie silencieuse de la mendicité, révélatrice d’un état en déliquescence

Mali : l’épidémie silencieuse de la mendicité, révélatrice d’un état en déliquescence

Mali : l’épidémie silencieuse de la mendicité, révélatrice d’un état en déliquescence

À Bamako, la scène se répète chaque jour, plus visible encore que les promesses politiques : des milliers de Maliennes et Maliennes, des talibés aux mothers épuisées, s’agglutinent aux intersections, devant les mosquées ou les ministères. Officiellement, l’État clame sa détermination à éradiquer la mendicité. Pourtant, derrière ces discours, c’est l’échec cuisant d’une gouvernance incapable de protéger ses citoyens qui se révèle au grand jour. Ce fléau urbain, loin d’être un simple visage de la pauvreté, incarne aujourd’hui l’effondrement progressif des structures sociales maliennes.

Écouter l'article7 min

Les causes de cette dérive ne sont pas conjoncturelles, mais profondément systémiques. Entre l’absence de régulation des médersas, le pillage des fonds publics et l’abandon des services de base, l’État malien a non seulement failli à sa mission sociale, mais a aussi transformé la mendicité en un business lucratif où les plus vulnérables deviennent des proies. Comment en est-on arrivé là ?

La mendicité, un miroir grossissant des défaillances de l’état malien

Ce n’est plus une anecdote de rue, mais une caractéristique à part entière du paysage urbain. Chaque feu rouge, chaque marché bondé, chaque place publique de Bamako est devenu un théâtre où se jouent les ratés d’un système. Les images se bousculent : des enfants en guenilles courant entre les voitures, des hommes et femmes âgés épuisés par des années de labeur, des handicapés réduits à quémander pour survivre. Pourtant, derrière ces visages se cachent des responsabilités bien plus lourdes.

Les opérations « coup de poing » du ministère en charge des affaires sociales, censées « libérer » ces personnes de la rue, se heurtent à une réalité implacable : les centres d’accueil n’ont ni les moyens, ni la volonté politique de leur offrir une alternative durable. Résultat ? Une grande partie des « récupérés » se retrouvent dans la rue quelques heures plus tard, leur précarité inchangée. Un cycle sans fin, où la mendicité devient une fatalité.

Quatre piliers qui sapent la lutte contre la mendicité au Mali

  • L’abandon des services sociaux fondamentaux : L’éducation publique, ce rempart contre l’exclusion, est en lambeaux. Les écoles, sous-financées et surpeuplées, abandonnent des générations entières à leur sort. Quand l’État ne garantit plus le droit à la scolarisation, les familles démunies n’ont d’autre choix que de sacrifier l’avenir de leurs enfants sur l’autel de la survie. Sans diplôme ni compétences, ces derniers se retrouvent piégés dans le cercle vicieux de la mendicité.
  • L’opacité des écoles coraniques : Derrière les murs des médersas, une économie parallèle se développe, où des marabouts sans scrupules exploitent des enfants sous couvert de tradition religieuse. Les enfants talibés, souvent envoyés mendier dès l’aube pour remplir les poches de leurs maîtres, sont les premières victimes d’un système où la loi est rarement appliquée. Pourtant, le Code de l’enfant malien interdit explicitement cette pratique. Pourquoi l’État ferme-t-il les yeux ?
  • La priorité donnée aux dépenses sécuritaires plutôt qu’aux besoins humains : Alors que des milliards sont engloutis dans des équipements militaires ou des salaires de fonctionnaires, les budgets alloués à la protection sociale, à la santé ou à l’éducation restent dérisoires. Résultat ? Les programmes d’aide sociale, souvent financés par l’étranger, sont détournés ou épuisés par des années de mauvaise gestion. Les familles dans le besoin reçoivent des miettes quand ils devraient bénéficier d’investissements structurants.
  • La corruption et l’inefficacité administrative : Les fonds destinés aux plus démunis disparaissent dans des circuits opaques, dilapidés par des responsables inefficaces ou malhonnêtes. Les projets de réinsertion sociale, comme les ateliers de formation ou les centres d’hébergement, sont souvent des coquilles vides. Pire encore, les organismes chargés de la lutte contre la mendicité sont si lents et bureaucratiques que les aides n’arrivent jamais à destination. Pendant ce temps, des milliers de Maliennes et Maliens continuent de tendre la main, sans espoir de changement.

La mendicité, un symptôme bien plus qu’un problème social

Ce phénomène n’est pas une simple question de pauvreté : il est le symptôme d’un État en décomposition, incapable d’assurer ses missions fondamentales. Chaque rue, chaque coin de Bamako raconte la même histoire : celle d’un contrat social rompu, où les gouvernants ont oublié qu’ils devaient protéger avant tout leurs citoyens.

Mais les conséquences vont bien au-delà de l’image de la capitale. Ces enfants des rues, livrés à eux-mêmes, deviennent des cibles faciles pour les groupes criminels et les organisations armées qui se multiplient dans la région. Quand l’État ne garantit plus la sécurité matérielle et morale de sa jeunesse, il ouvre grand la porte à des menaces bien plus graves. La mendicité n’est plus seulement un scandale social : elle est une bombe à retardement, prête à exploser.

Une jeunesse condamné à mendier, un pays condamné à payer le prix

Sans une refonte totale des politiques publiques, sans une volonté réelle de lutter contre la corruption et sans un investissement massif dans l’éducation et la protection sociale, le Mali s’enfoncera toujours plus dans cette spirale infernale. Les discours sur la lutte contre la mendicité resteront de vaines incantations tant que l’État ne changera pas de braquet.

La question n’est plus de savoir si ce fléau va disparaître, mais quand ses conséquences rattraperont le pays. Car derrière chaque main tendue se cache un futur volé, une vie brisée, et une nation qui, en fermant les yeux, prépare son propre effondrement.

Suivre l'actualitéRecevez les nouveaux articles dans votre lecteur de flux préféré