Une élite militaire formée à Tiéfo-Amoro, mais un pays qui se vide

Le régime d’Ibrahim Traoré veut former son propre corps d’officiers supérieurs. L’Institut de l’Enseignement Militaire Supérieur Tiéfo-Amoro accueille sa toute première promotion de 28 stagiaires, appelés à maîtriser stratégie, commandement, gestion de crise et géopolitique. Sur le papier, l’ambition affichée est celle d’une souveraineté stratégique reconquise.

Mais une autre réalité s’impose au même moment. Des villages se dépeuplent, des terres sont abandonnées, et des milliers de Burkinabè continuent de franchir les frontières pour trouver un abri. À la fin de 2025, plus de 2,1 millions de personnes étaient déplacées de force dans le pays, dont plus de 2 millions de déplacés internes. Plus de 221 000 citoyens ont quitté le territoire la même année, principalement vers les pays voisins. En juin 2026, le HCR recensait encore environ 82 000 réfugiés burkinabè en Côte d’Ivoire.

Le contraste interroge. À quoi sert une armée mieux formée si une partie de la population ne se sent toujours pas protégée chez elle ?

Quand la sécurité des citoyens ne suit pas la montée en puissance militaire

Personne ne conteste à un État le droit de former ses soldats. Le débat porte sur le moment, l’ampleur et la place que l’institution militaire occupe dans le projet national.

Le Burkina Faso traverse une crise sécuritaire, humanitaire et sociale. Elle ne se règlera pas par la seule multiplication des structures de défense. Former des officiers peut être utile, renforcer les capacités stratégiques peut être nécessaire. Mais l’urgence première reste de reconquérir les territoires sous pression et de permettre aux déplacés de rentrer durablement.

Le paradoxe est frappant : plus le discours officiel martèle la souveraineté et la puissance militaire, plus une question simple revient. Pourquoi autant de citoyens cherchent-ils encore leur sécurité au-delà des frontières ? Ce n’est pas une accusation, mais une contradiction politique et sociale qui mérite examen.

De l’armée à l’État : le risque d’une militarisation généralisée

Le vrai sujet n’est pas la création d’une école militaire. C’est la place grandissante du militaire dans la construction du nouvel État burkinabè.

Le pouvoir affirme adapter l’appareil de défense aux réalités nationales. Le président Ibrahim Traoré intervient régulièrement auprès de la hiérarchie des Forces de défense et de sécurité pour orienter la conduite de la guerre contre les groupes armés. Pris isolément, ces choix se justifient par le contexte sécuritaire.

Additionnés, ils dessinent une trajectoire. Le Burkina Faso renforce-t-il simplement son armée pour répondre à une guerre, ou place-t-il progressivement le militaire au centre de l’organisation du pays ? La nuance est fondamentale. Un État peut avoir besoin d’une armée forte sans devenir un État dominé par la logique militaire.

Lorsque l’armée devient la réponse privilégiée à presque tous les problèmes nationaux, l’espace accordé aux autres dimensions de la reconstruction se réduit : administration civile, éducation, économie locale, justice, services sociaux, développement rural et retour des déplacés.

La souveraineté ne se mesure pas au nombre d’uniformes

La souveraineté ne devrait pas être uniquement militaire. Elle doit aussi être territoriale, économique, alimentaire, institutionnelle et sociale.

Un pays souverain est un pays où un agriculteur peut retourner cultiver son champ sans craindre une attaque. Où une famille n’est pas obligée de traverser une frontière pour dormir en sécurité. Où une école fonctionne sans que les enfants soient déplacés par peur des violences. Où l’État protège ses citoyens au point que fuir devienne l’exception, et non une stratégie de survie.

Or les chiffres des déplacements montrent que le problème reste considérable. Le HCR estime que plus de 221 000 Burkinabè ont quitté leur pays en 2025.

Le danger d’une société qui se pense uniquement en termes de guerre

Le Burkina Faso est en guerre contre des groupes armés. C’est une réalité. Mais un pays ne peut pas être construit uniquement autour de la guerre.

Une guerre peut justifier le renforcement d’une armée. Elle ne doit pas nécessairement devenir la matrice de toute la société. C’est là que l’ambition affichée autour de la formation d’une nouvelle élite militaire mérite d’être observée avec attention.

Former une élite nationale peut renforcer l’autonomie stratégique. Mais cette politique ne doit pas devenir le symbole d’une transformation plus profonde dans laquelle le militaire finirait par devenir la référence centrale de l’État. À ce moment-là, le problème ne serait plus seulement sécuritaire. Il deviendrait institutionnel.

Le vrai test d’Ibrahim Traoré

Le véritable test du pouvoir ne sera pas uniquement sa capacité à former des officiers, à créer des institutions militaires ou à afficher une doctrine de souveraineté.

Il sera de savoir si les Burkinabè pourront progressivement retourner dans leurs villages, reprendre leurs terres, rouvrir leurs commerces et envoyer leurs enfants à l’école sans craindre pour leur vie. C’est cela que les populations attendent.

Car un pays peut posséder une armée parfaitement formée et continuer à connaître une crise profonde si ses citoyens ne se sentent pas suffisamment protégés. Le Burkina Faso doit se poser cette question maintenant : à force de militariser la réponse à tous les problèmes, ne risque-t-il pas de perdre de vue le problème qu’il devait d’abord résoudre garantir la sécurité de sa population ?

La souveraineté militaire peut être un outil. Elle ne peut pas devenir une fin en soi. Et surtout, elle ne doit jamais faire oublier ceux au nom desquels elle est censée exister : les populations burkinabè.

Par Madeleine Mboua — Reporter

By Joseph Ngu

Analyste