(Nairobi) – Un an après la prise de pouvoir par les militaires au Niger, les organisations Amnesty International, Human Rights Watch et la Fédération internationale pour les droits humains (FIDH) dénoncent une intensification de la répression. L’opposition, les médias et toute forme de contestation pacifique sont ciblés par les autorités en place depuis le coup d’État.
Les arrestations arbitraires se sont multipliées, visant notamment l’ancien président Mohamed Bazoum, une trentaine d’anciens responsables gouvernementaux et de proches du chef d’État déchu, ainsi que plusieurs journalistes. Parallèlement, les autorités ont refusé toute supervision des dépenses militaires, contredisant leurs promesses de lutte contre la corruption. Les organisations appellent le Niger à libérer sans délai toutes les personnes détenues pour des motifs politiques, à garantir les libertés fondamentales – expression, opinion, association – et à s’engager publiquement pour la transparence et la redevabilité dans la gestion des fonds alloués à la défense.
« Douze mois après le putsch, loin de progresser vers le respect des droits humains et de l’État de droit, le régime militaire nigérien accentue sa pression sur l’opposition, la société civile et les médias indépendants », a souligné Samira Daoud, directrice régionale d’Amnesty International pour l’Afrique de l’Ouest et centrale. « Il est impératif que les autorités libèrent Mohamed Bazoum et toutes les personnes incarcérées pour des raisons politiques, tout en assurant leur droit à une procédure équitable. »
Le 26 juillet 2023, le général Abdourahamane Tiani et d’autres officiers du Conseil national pour la sauvegarde de la patrie (CNSP) ont renversé Mohamed Bazoum, élu président en 2021. L’ancien chef d’État, sa famille et des membres de son cabinet ont été arbitrairement détenus. En réaction, la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) a imposé des sanctions le 30 juillet 2023, incluant des mesures économiques, des interdictions de voyager et des gels d’avoirs contre les leaders du coup d’État et le pays. Le 22 août 2023, l’Union africaine a suspendu le Niger de ses instances. Cependant, le 28 janvier 2024, le Niger, le Burkina Faso et le Mali ont annoncé leur retrait de la CEDEAO, qui a ensuite levé ses sanctions contre le Niger le 24 février.
Depuis le coup d’État, Mohamed Bazoum et son épouse sont détenus au palais présidentiel à Niamey. Les trois organisations ont maintes fois exprimé leur inquiétude quant à leur état. En août 2023, les autorités ont annoncé leur intention de poursuivre Mohamed Bazoum pour « haute trahison » et atteinte à la sûreté de l’État, mais aucune comparution devant un juge n’a eu lieu. En septembre 2023, l’ex-président a saisi la Cour de justice de la CEDEAO à Abuja, dénonçant des violations des droits humains. En décembre 2023, la Cour de la CEDEAO a jugé sa détention arbitraire et a exigé sa libération. En avril, les autorités ont initié une procédure pour lever son immunité présidentielle, afin de le juger pour des crimes présumés commis après son élection en 2021. Le 14 juin 2024, la Cour d’État du Niger a levé cette immunité, au terme d’une procédure qui, selon les organisations, n’a pas respecté les standards internationaux d’un procès équitable, notamment le droit à la défense.
Parallèlement, les autorités militaires ont procédé à l’arrestation arbitraire d’au moins 30 personnalités de l’ancien gouvernement, incluant d’anciens ministres, membres du cabinet présidentiel et proches de l’ex-président. Ces individus n’ont pas bénéficié d’une procédure régulière ni de leurs droits à un procès équitable. Leurs avocats ont signalé des détentions au secret par les services de renseignement, avant leur transfert vers des prisons de haute sécurité sous des accusations jugées infondées. Si quatre d’entre eux ont été libérés sous caution en avril, les autres ont été inculpés d’« atteinte à la sûreté de l’État » et d’autres chefs d’accusation par un tribunal militaire, bien qu’ils soient des civils.
Depuis le coup d’État de 2023, la liberté des médias a été drastiquement restreinte au Niger. Les journalistes sont confrontés à des menaces, du harcèlement et des arrestations arbitraires, conduisant beaucoup d’entre eux à s’autocensurer par crainte de représailles.
Le 30 septembre, Samira Sabou, blogueuse et journaliste, a été arrêtée à Niamey par des individus se présentant comme des membres des forces de sécurité. Son lieu de détention est resté inconnu pendant une semaine, la police judiciaire de Niamey ayant initialement nié son arrestation. Le 7 octobre, elle a été transférée à l’unité des enquêtes criminelles, où son avocat et son mari ont pu la visiter. Inculpée le 11 octobre pour « production et diffusion de données susceptibles de troubler l’ordre public », elle a été libérée en attente de son procès, dont la date n’a pas été fixée.
Le 29 janvier, le ministre de l’Intérieur a suspendu les activités de la Maison de la Presse, une organisation médiatique indépendante, par décret. Ce même décret annonçait la création d’un nouveau comité de gestion des médias, placé sous la direction du secrétaire général du ministère de l’Intérieur.
Le 13 avril, Ousmane Toudou, journaliste et ancien conseiller en communication du président déchu, a été arrêté par les forces de sécurité. Il avait publiquement dénoncé la prise de pouvoir militaire peu après le coup d’État de juillet 2023. En mai 2024, il a été inculpé de « complot contre la sûreté de l’État » et placé en détention provisoire.
Le 24 avril, Soumana Maiga, directeur de publication de L’Enquêteur, a été arrêté par les forces de sécurité. Son arrestation est survenue après que son journal a relayé un article de presse français évoquant l’installation présumée de systèmes d’écoute russes sur des bâtiments officiels. Présenté à un juge en mai, il a été placé en détention pour atteinte à la défense nationale, puis libéré le 9 juillet en attente de son procès.
Tchima Illa Issoufou, correspondante de la BBC en langue haoussa au Niger, a rapporté avoir reçu des menaces de membres des forces de sécurité. Ces derniers l’accusaient de vouloir « déstabiliser le Niger » en raison de sa couverture de la situation sécuritaire dans la région de Tillabéri, où des groupes islamistes armés mènent des attaques. « J’ai été la cible d’attaques sur les réseaux sociaux par des partisans de la junte », a-t-elle confié à Amnesty International en mai, après avoir fui le Niger. « Ils m’ont accusée d’être sous influence étrangère. » Le 26 avril, Ali Tera, un militant de la société civile qu’elle avait interviewé, a été arrêté par les forces de sécurité.
Le 29 mai, le ministre de la Justice et des Droits de l’homme a émis une circulaire suspendant « jusqu’à nouvel ordre » toutes les visites d’organisations de défense des droits humains dans les prisons nigériennes. Cette décision est en violation du droit national et international, notamment de la Convention contre la torture et autres peines ou traitements cruels, inhumains ou dégradants, ratifiée par le Niger en 1988.
Le 12 juin, le ministre de la Justice et des Droits de l’homme a annoncé une modification de la loi de 2019 sur la cybercriminalité. Cette loi, qui criminalisait « la diffusion, la production et la mise à la disposition d’autrui de données pouvant troubler l’ordre public ou portant atteinte à la dignité humaine par le biais d’un système d’information », avait déjà été utilisée pour réprimer les droits humains, en particulier la liberté d’expression en ligne en 2020. En 2022, le gouvernement de Mohamed Bazoum, sous la pression de la société civile, avait modifié la loi pour remplacer les peines de prison par des amendes pour les infractions de diffamation. Les nouvelles modifications du 12 juin rétablissent malheureusement les peines d’emprisonnement.
« La multitude d’agressions contre les journalistes au cours de cette dernière année démontre la volonté des autorités de restreindre la liberté de la presse et l’accès à l’information », a déclaré Drissa Traoré, secrétaire général de la FIDH. « La révision de la loi de 2019 sur la cybercriminalité représente un recul alarmant, susceptible d’être instrumentalisé pour museler toute voix dissidente, et de cibler davantage les défenseurs des droits humains, les activistes et les journalistes. Les autorités nigériennes doivent revenir sur cette décision et garantir la liberté d’expression. »
La Charte africaine des Droits de l’Homme et des Peuples et le Pacte international relatif aux droits civils et politiques, tous deux ratifiés par le Niger en 1986, consacrent les droits à la liberté d’opinion et d’expression.
Le 23 février, Abdourahamane Tiani, qui s’était engagé à combattre la corruption après sa prise de pouvoir, a signé une ordonnance supprimant tout contrôle sur les dépenses militaires. Cette ordonnance stipule que « les dépenses ayant pour objet l’acquisition d’équipement ou matériel ou de toute autre fourniture, la réalisation de travaux ou de services destinés aux forces de défense et de sécurité […] sont exclues du champ d’application de la législation relative aux marchés publics et à la comptabilité publique », et sont également exonérées d’impôts. Les organisations soulignent que la transparence des budgets et des dépenses militaires est essentielle pour lutter contre la corruption et la mauvaise gestion, et contribue au respect des droits humains, à l’État de droit, à une gestion efficace des fonds publics et à la redevabilité gouvernementale.
« L’examen public des activités économiques de l’armée est fondamental non seulement pour restaurer un régime démocratique civil et tenir les autorités militaires responsables de leurs abus, mais aussi pour prévenir la dilapidation des ressources publiques due à la corruption et à la mauvaise gestion », a conclu Ilaria Allegrozzi, chercheuse senior sur le Sahel à Human Rights Watch. « Les autorités nigériennes doivent s’engager en faveur de la transparence et de la redevabilité en rendant immédiatement publiques des informations financières vérifiables sur les dépenses militaires. »