Dans une tribune rendue publique, Georges Dougueli rappelle au vice-recteur de l’université de Yaoundé II que le travail du journaliste repose sur la spéculation, bonne ou mauvaise.
À qui s’adresse monsieur Owona Nguini ?
« Dougueli spécule sur la mort du président Biya ». Parmi toutes les déclarations outrancières faites le 26 juin par Owona Nguini à la télévision, c’est cette phrase qui a inondé ma boîte de réception. Que dire ? Cher monsieur, spéculer sur la mort des chefs d’État fait partie de mon métier. Pour les véritables journalistes, rien n’est sacré. Il arrive même qu’une rédaction prépare la nécrologie de certaines personnalités avant leur décès.
D’ailleurs, pour Mitterrand, qui les appréciait modérément, les journalistes étaient des « chiens ». Tout homme politique avisé subit cette « meute ». Ce n’est pas au président Biya qu’on l’apprendra. Peut-être aux zélotes de la sphère sécuritaire à qui l’orateur envisage de me livrer. Qu’il sache qu’on ne peut valablement chroniquer la vie de l’État sans interroger la santé de ceux qui l’incarnent. À ce stade, je me demande donc à qui s’adresse cette diatribe qui me vise. Peut-être est-il utile d’esquisser une sociographie sommaire du public cible de ce mystificateur de plateau télé.
1. S’adresse-t-il aux suprématistes « Ekangs » ?
On se situe là sur le champ politique dans lequel ce démagogue se meut en manipulant imprudemment des concepts aussi hasardeux qu’inflammables. Quand il répète inlassablement « Je suis un seigneur », certains n’y voient que l’expression d’une mégalomanie infantile. C’est vite oublier la profonde influence de Laburthe Tolra sur sa « pensée ».
C’est Owona Nguini qui a détourné et vulgarisé ce concept « Ekang », issu de la mythologie du Mvett. Selon l’anthropologue français Laburthe Tolra, les Ekangs, ces « Seigneurs de la forêt », seraient descendus des berges du Nil pour coloniser la forêt équatoriale.
Monsieur Owona Nguini, prenant au premier degré les thèses du chercheur français, est convaincu que cette population, qui a migré au Gabon, en Guinée équatoriale et au Congo, a vocation à gouverner ces territoires. Au Gabon, où les Fangs (40 % de la population) sont fortement imprégnés de cette culture Mvett, notamment grâce aux travaux de Tsira Ndong Ntoutoume, on a compris le danger de cette singularisation suprématiste des « Ekangs ».
Elle s’est traduite lors de l’élection présidentielle de 2009 par le TSF (Tout sauf les Fangs), un rejet exprimé par les non-fangs de la population. Le concept « Ekang » n’a donc pas traversé la frontière sud du Cameroun. Quel rapport avec la Fecafoot ? Réponse : chez Owona Nguini comme chez Karl Schmitt, faire de la politique c’est désigner l’ennemi. Hier c’était les « Ntaalibams » de « Tonton Maurika ». Aujourd’hui, l’ennemi désigné c’est la « réserve » que constitueraient les « Églisiens », ces fanatiques qui « vont créer des problèmes »… Comment ? À qui ? Pourquoi ? Que ce Méphisto de bazar nous le dise. En revanche, je sais que, par les temps qui se profilent, ce professionnel de l’agitation intello-universitaire, doté de la retenue et de la finesse d’un éléphant dans un magasin de porcelaine, finira par créer, lui, de vrais problèmes.
2. Il s’adresse à la caste gouvernante contre la racaille
Qui peut croire que les soutiens de Samuel Eto’o, eu égard au harcèlement sans précédent qu’il subit depuis 2021, sont tous des « écervelés » ou des nervis rémunérés pour lui venir en aide ? En sonnant la charge contre « l’illettré » de la Fecafoot, ses « ouailles », ses « fanatiques incultes », sa « meute cybernétique », l’agitateur tente de mobiliser les clercs contre la menace que représenteraient les gens d’en bas.
Il construit la fable des « cerveaux » contre les « mollets ». Pour en écrire la morale, Monsieur Owona Nguini – et le clan qu’il promeut – tentent d’ériger Eto’o en « cancer ». Il faut l’insulter, l’avilir jusqu’à ce que « mort » s’ensuive. Par son « meurtre » symbolique, peut-être qu’enfin sera réhabilité ce clan dont l’image est écornée par la mauvaise gouvernance, la corruption endémique, les crimes politiques, les mœurs babyloniennes, etc.
Il faut remettre le peuple des « illettrés » à sa place, quitte à dépouiller ledit peuple de sa souveraineté face à la volonté du monarque, par l’usage abusif des « hautes instructions », fallacieusement propulsées au sommet de la hiérarchie des normes.
Je laisse à d’autres le soin d’analyser les propos de Monsieur Owona Nguini, notamment les constitutionnalistes, les politologues, les psychosociologues ou des psychanalystes.