Le Maroc à l’épreuve de son nouveau visage démographique pour 2026
Le Recensement général de la population et de l’habitat (RGPH 2024) dessine un Maroc en pleine mutation. Entre exode urbain vers les périphéries et affaiblissement des centres-villes, la question de la représentativité électorale devient cruciale à l’approche des législatives de 2026. Analyse des déséquilibres qui menacent l’équité du scrutin.
Avec plus de 36,8 millions d’habitants, dont plus de 62% désormais urbains selon le RGPH 2024, le Maroc a connu une transformation spatiale majeure en une décennie. Les grandes métropoles marocaines concentrent l’essentiel de la croissance, tandis que les zones rurales stagnent. Cette évolution interroge directement la carte électorale actuelle, conçue pour les législatives de 2026.
Le système électoral marocain repose sur deux principes : l’adaptation démographique des circonscriptions et une représentation minimale de deux sièges par province. Cette seconde règle, bien qu’elle préserve l’équilibre territorial, crée des écarts de représentativité vertigineux entre les régions.
Des écarts de représentativité qui défient l’équité
L’analyse des ratios habitants en âge de voter par siège révèle des disparités extrêmes. Dans les provinces peu peuplées du sud du pays, un vote équivaut à une influence politique disproportionnée :
- Aousserd : 2 992 habitants par siège
- Tarfaya : 5 368 habitants par siège
- Assa-Zag : 10 178 habitants par siège
- Es-Semara : 19 712 habitants par siège
- Boujdour : 20 185 habitants par siège
À l’inverse, les grandes agglomérations urbaines souffrent d’une sous-représentation criante :
- Tanger-Assilah : 213 980 habitants par siège
- Ménara (Marrakech) : 176 256 habitants par siège
- Sidi Bernoussi (Casablanca) : 174 501 habitants par siège
- Nouaceur (banlieue de Casablanca) : 155 172 habitants par siège
- Inezgane-Aït Melloul : 151 978 habitants par siège
Ces chiffres illustrent comment un bulletin de vote dans une région comme Aousserd a un impact 70 fois supérieur sur la désignation d’un député qu’un vote exprimé dans la circonscription de Tanger-Assilah.
L’exode urbain : quand les centres-villes se vident et les périphéries explosent
Le RGPH 2024 confirme une tendance lourde : l’affaiblissement des centres-villes historiques. Casablanca-Anfa, par exemple, a perdu près d’un quart de sa population en dix ans, passant de 453 000 à 332 000 habitants, tout en conservant ses quatre sièges (ratio de 68 707 habitants par siège).
Cette migration vers les périphéries s’accompagne d’une croissance spectaculaire des communes limitrophes. Nouaceur, en banlieue de Casablanca, a vu sa population doubler pour atteindre 665 000 habitants, mais ne dispose que de trois sièges (ratio de 155 172 habitants par siège).
Un schéma similaire s’observe autour de Rabat, où les circonscriptions de Rabat-Océan et Rabat-Chellah affichent des ratios de 55 856 et 59 598 habitants par siège, contre 141 832 habitants pour Skhirat-Témara, en pleine expansion.
Les enjeux politiques d’un redécoupage électoral
Adapter la carte électorale aux réalités du RGPH 2024 implique des arbitrages délicats pour les élections de 2026. Si le nombre total de sièges reste inchangé, il faudrait retirer des sièges aux zones en déclin démographique (comme Anfa ou certains quartiers de Rabat) pour les attribuer aux périphéries en croissance (Nouaceur, Skhirat-Témara).
Cette redistribution aurait des conséquences majeures sur la compétition électorale. Moins il y a de sièges par circonscription, plus les grands partis sont avantagés, grâce à leurs ressources financières et leur capacité de mobilisation. À l’inverse, un nombre élevé de sièges favorise les formations politiques de moindre envergure via le mécanisme du « plus fort reste ».
Ruralité, abstention urbaine et nouvelles dynamiques électorales
Malgré l’urbanisation galopante, une part significative de l’électorat urbain conserve son inscription dans sa commune rurale d’origine. Cela explique les taux de participation exceptionnels observés dans les zones rurales (parfois supérieurs à 90%), contrastant avec des niveaux d’abstention records dans les grandes villes (jusqu’à 70-80% dans certaines circonscriptions de classe moyenne).
Les campagnes d’inscription et de révision des listes électorales visent à corriger ces déséquilibres. Elles doivent notamment mettre à jour les adresses des électeurs ayant migré vers les nouvelles zones urbaines en expansion, tout en luttant contre les erreurs d’enregistrement pour garantir la fiabilité du fichier électoral en vue du scrutin du 23 septembre 2026.
2026 : l’équation stratégique de la classe moyenne et de l’abstention
Au-delà des aspects techniques, ces données démographiques posent des défis politiques majeurs pour les législatives à venir. La classe moyenne urbaine, touchée par l’inflation et se sentant exclue des réformes sociales récentes, avait massivement boudé les urnes en 2021. Son éventuelle mobilisation en 2026 pourrait bouleverser les équilibres politiques actuels, que ce soit par un vote de protestation ou en faveur de nouvelles propositions.
Les grands partis de la majorité devront défendre leur bilan économique et social dans un contexte post-inflationniste, tandis que l’opposition, comme le PJD, tentera de capitaliser sur le mécontentement urbain et de reconquérir sa base militante déçue par la gestion locale passée.
En définitive, concilier les réalités démographiques du RGPH 2024 avec les impératifs de représentativité territoriale constituera un exercice d’équilibriste pour les décideurs. Si aucune révision officielle du découpage électoral n’a encore été annoncée, les nouveaux chiffres de population posent les bases d’un débat technique et politique incontournable pour les prochaines législatives.