renégociation des quotas de pêche : le Gabon mise sur une souveraineté halieutique profitable

Libreville – Les eaux gabonaises abritent l’une des ressources halieutiques les plus abondantes d’Afrique centrale, mais leur exploitation n’a jusqu’ici généré qu’une infime partie des retombées économiques locales attendues. Avec la fin du précédent Accord de partenariat de pêche durable entre le Gabon et l’Union européenne (UE), Libreville se retrouve face à un choix stratégique : maintenir un modèle centré sur la simple vente d’accès à ses eaux ou transformer cette ressource en levier de développement économique national.

Le 18 septembre 2026, les deux parties ont officiellement lancé les négociations pour un nouveau protocole, plus d’un an après la dénonciation unilatérale de l’ancien accord par le gouvernement gabonais. Ce dernier était arrivé à échéance le 28 juin 2026, mettant fin à la possibilité pour les navires européens de pêcher dans les eaux gabonaises sans cadre légal.

Un partenariat déséquilibré : les retombées locales en question

Le précédent accord prévoyait le versement de 1,6 million d’euros annuels par l’UE pour l’accès aux ressources, ainsi qu’une enveloppe de 1 million d’euros dédiée au développement du secteur. Pourtant, les captures réelles des navires européens dans les eaux gabonaises n’ont jamais atteint leur potentiel théorique. Entre 2022 et 2024, seuls 10 604 tonnes de poisson ont été officiellement débarquées en moyenne par an, sur les 32 000 tonnes initialement prévues.

Ce déséquilibre entre les droits accordés et les volumes exploités a révélé une faille majeure du système. Sur les 27 licences disponibles pour les thoniers senneurs, seulement 54 % ont été utilisées en moyenne, tandis que les six autorisations pour les thoniers canneurs sont restées inexploitées.

Une valeur ajoutée captée ailleurs

Le Gabon avait pourtant imposé une clause obligeant à transborder 30 % des captures dans ses ports, sous peine de voir les prises accessoires débarquées localement. Pourtant, cette disposition a rarement été appliquée. La majorité des débarquements a transité par des ports ivoiriens et sénégalais, où la transformation et la commercialisation ont généreusement profité à d’autres économies.

Selon les évaluations disponibles, le Gabon n’a capté que 23 % de la valeur ajoutée générée par l’exploitation de ses ressources, contre 47 % pour la Côte d’Ivoire et le Sénégal. Les emplois locaux, les infrastructures portuaires et les activités de transformation sont ainsi demeurés sous-exploités.

Quels leviers pour une souveraineté halieutique ?

Le prochain accord doit donc repenser en profondeur les mécanismes de partenariat. Plusieurs pistes sont sur la table :

  • Réévaluation des quotas et des licences : adapter le nombre de navires autorisés et les volumes de pêche en fonction des capacités réelles du Gabon. Les six licences jamais utilisées pour les thoniers canneurs pourraient être supprimées, tandis que les senneurs pourraient voir leurs autorisations révisées à la baisse.
  • Révision du modèle financier : les contributions européennes doivent être conditionnées à des résultats tangibles, comme la création d’emplois locaux, le développement d’infrastructures portuaires ou la transformation locale des captures. Le précédent accord prévoyait un financement de 5 millions d’euros sur cinq ans, mais seulement 2 millions avaient été débloqués au moment de l’évaluation.
  • Obligation de débarquement local : imposer un pourcentage minimal de prises à débarquer dans les ports gabonais, avec des pénalités en cas de non-respect. Cela pourrait inclure des incitations fiscales pour les armateurs qui choisissent cette option.
  • Renforcement du contrôle et de la transparence : moderniser les systèmes de traçabilité des captures et mettre en place des mécanismes de vérification indépendants pour éviter les écarts entre les données déclarées et les volumes réels.

La transformation locale : clé d’une exploitation durable

Le Gabon dispose d’atouts majeurs : une ressource halieutique riche, une position géographique stratégique et un carnet de commandes pour le thon sur les marchés internationaux. La question n’est plus seulement de savoir combien l’UE est prête à payer pour pêcher dans ses eaux, mais comment maximiser la valeur locale générée par cette activité.

Les négociations devront donc intégrer des clauses contraignantes sur :

  • La création d’emplois locaux, notamment pour les marins gabonais, avec des objectifs quantitatifs et qualitatifs.
  • Le développement d’infrastructures portuaires pour favoriser les débarquements et la transformation locale.
  • L’investissement dans des usines de transformation et la modernisation des chaînes logistiques.

Un accord sous haute surveillance

L’UE a déjà formulé des recommandations claires : réduire le nombre de licences sous-utilisées, conditionner les financements à des résultats mesurables, et renforcer la transparence des captures. Pour le Gabon, l’enjeu est double : sécuriser ses intérêts économiques tout en évitant de reproduire les erreurs du passé. La prochaine négociation devra aboutir à un partenariat où chaque tonne pêchée se traduit par des retombées concrètes pour l’emploi, les revenus et le développement.

L’ancien ministre des Pêches gabonais avait résumé l’objectif : « Nous ne voulons plus d’un accord qui enrichit des ports étrangers. Nous voulons un partenariat gagnant-gagnant, où la richesse de nos eaux profite d’abord aux Gabonais. »

By Joseph Ngu

Analyste