Les transitions politiques au Mali, au Burkina Faso et au Niger viennent de franchir une étape symbolique : la rupture définitive avec la Cour pénale internationale (CPI). Après des mois de tensions, les autorités militaires de l’Alliance des États du Sahel (AES) ont officialisé leur retrait du traité de Rome, un choix présenté comme un acte de souveraineté mais qui, en réalité, révèle une logique bien plus inquiétante.
Un retrait orchestré sous couvert de souveraineté
Les communiqués des juntes militaires ne laissent aucun doute : le départ de la CPI est présenté comme une victoire contre une justice perçue comme « biaisée » et « néocoloniale ». Pourtant, derrière cette rhétorique se cache une stratégie éprouvée par les régimes autoritaires : se soustraire à tout contrôle judiciaire international pour préserver l’impunité de leurs dirigeants.
En l’espace de quelques semaines, Niamey, Bamako et Ouagadougou ont notifié à l’Organisation des Nations Unies leur décision de quitter le Statut de Rome, le texte fondateur de la CPI. Une synchronisation qui interroge : s’agit-il d’une coïncidence ou d’une volonté délibérée de coordonner leurs actions face à la communauté internationale ?
L’impunité comme rempart du pouvoir
La CPI a été créée pour pallier les défaillances des systèmes judiciaires nationaux, notamment dans les cas de crimes de guerre, crimes contre l’humanité ou génocides. En s’en retirant, les juntes du Sahel privent leurs populations d’un recours essentiel face à l’escalade de la violence.
Dans une région déchirée par des conflits asymétriques, les rapports d’ONG et d’organisations humanitaires se multiplient pour dénoncer les exactions commises tant par les groupes armés que par les forces gouvernementales. Au Mali, les mercenaires russes de Wagner ont été pointés du doigt, tout comme les exactions attribuées à l’armée burkinabè ou aux groupes djihadistes au Niger. En quittant la CPI, ces régimes s’assurent que leurs responsables, civils ou militaires, ne seront jamais traduits en justice pour leurs actes.
Une rhétorique populiste démasquée
L’argument d’une justice « sélective » envers l’Afrique a longtemps nourri les discours des dirigeants africains. Pourtant, cette critique, autrefois légitime, perd de sa crédibilité face à l’élargissement du champ d’action de la CPI : conflits en Ukraine, en Palestine, ou encore enquêtes sur des crimes internationaux bien au-delà du continent africain.
En réalité, l’histoire récente montre que le retrait d’un État de la CPI est souvent le signe avant-coureur d’une dérive autoritaire. Le cas du Burundi, qui avait quitté la Cour en 2017 sous Pierre Nkurunziza, illustre cette tendance : criminalisation de l’opposition, répression des médias, étouffement de la société civile. Les juntes du Sahel semblent emprunter le même chemin, fermant les portes à toute forme de contrôle extérieur.
Les civils, premières victimes d’un système sans contre-pouvoirs
Ce « sursaut souverain » se paie au prix fort pour les populations sahéliennes. Privées de toute protection juridique internationale, les communautés locales se retrouvent à la merci d’États de plus en plus opaques et violents. Entre la menace terroriste et les abus des forces de l’ordre, elles n’ont plus aucun recours pour faire entendre leur voix.
Le départ de la CPI ne signifie pas l’effacement des crimes passés : les procédures déjà engagées ou les exactions commises pendant que le traité était en vigueur restent théoriquement de la compétence de la Cour. Cependant, ce geste envoie un message clair aux futurs dirigeants : la violence d’État peut désormais s’exercer sans crainte de représailles.
L’histoire montre pourtant que l’impunité n’a jamais garanti la pérennité d’un régime. Elle ne fait que repousser l’inévitable, transformant les crises en catastrophes humaines à grande échelle. Les juntes du Sahel l’ont-elles oublié ?