Cotonou, novembre 2026 — À l’heure où les défis sécuritaires s’accumulent en Haïti, une visite diplomatique discrète mais potentiellement stratégique redessine les contours d’une possible alliance militaire entre Port-au-Prince et Cotonou. Le lieutenant-général Derby Guerrier, chef d’état-major des Forces armées d’Haïti (FAd’H), a entamé une série d’échanges officiels avec son homologue béninois, le général Fructueux Gbaguidi. Un déplacement aux allures de coup de poker diplomatique, qui pourrait bien relancer un dossier épineux : une éventuelle contribution militaire africaine à la stabilisation d’Haïti.
Un dialogue militaire sous haute tension
Contrairement à une simple visite protocolaire, cette rencontre entre les deux autorités militaires s’inscrit dans un contexte particulièrement tendu. D’un côté, Haïti fait face à une crise sécuritaire sans précédent, marquée par l’essor des groupes armés, l’effondrement des institutions et l’incapacité des forces locales à restaurer l’ordre sur l’ensemble du territoire. De l’autre, le Bénin, malgré ses propres défis internes — notamment la montée des menaces terroristes dans le nord du pays — a déjà manifesté sa volonté de jouer un rôle actif dans la recherche de solutions au-delà de ses frontières.
Cette volonté s’était concrétisée en février 2024, lorsque le président Patrice Talon avait proposé l’envoi de 1 500 militaires béninois — un chiffre pouvant être porté à 2 000 — dans le cadre de la Mission multinationale d’appui à la sécurité (MMAS), pilotée par le Kenya sous l’égide des Nations unies. Pourtant, ce projet ambitieux n’a jamais abouti, freiné par des désaccords sur le commandement, le financement et les conditions d’engagement. Les autorités béninoises avaient notamment souligné leur réticence à voir leurs troupes placées sous l’autorité d’un officier kényan, préférant un cadre opérationnel plus clair.
Une offre d’assistance qui reste en suspens depuis deux ans
Cette visite du général Derby Guerrier offre ainsi une opportunité unique de réévaluer les modalités d’une éventuelle coopération. Elle permet d’aborder, sans ambiguïté, les points de blocage qui ont empêché la mise en œuvre de l’engagement béninois de 2024. Entre les questions de souveraineté militaire et les exigences logistiques d’une telle entreprise, les deux parties semblent déterminées à creuser les pistes d’une collaboration plus flexible et adaptée.
Ce quecache la stratégie militaire béninoise face à Haïti
Pour comprendre l’enjeu réel de cette visite, il faut analyser la stratégie de sécurité du Bénin. Bien que confronté à une insécurité croissante dans sa région septentrionale, où les groupes armés se renforcent, Cotonou a toujours privilégié une approche multilatérale pour y faire face. Son engagement en Haïti pourrait donc s’inscrire dans une logique plus large : positionner le Bénin comme un acteur clé de la stabilité régionale, tout en renforçant ses propres capacités militaires.
Les échanges en cours explorent plusieurs axes concrets :
- Le partage d’expériences en lutte contre les groupes armés : comment adapter les tactiques militaires aux réalités complexes d’Haïti, où les gangs prolifèrent dans un contexte de vacuum institutionnel ?
- Le renforcement des capacités logistiques et opérationnelles des FAd’H, encore fragilisées par des années de sous-financement et de manque de moyens.
- L’harmonisation des méthodes de renseignement, un domaine où le Bénin a accumulé une expertise précieuse face aux menaces terroristes.
- La planification d’opérations conjointes, avec une attention particulière portée à la protection des civils et à la restauration progressive de l’autorité de l’État.
Une chose est sûre : pour le Bénin, il s’agit moins d’un engagement humanitaire que d’une opportunité stratégique. En consolidant ses liens avec Haïti, Cotonou mise sur une alliance Sud-Sud qui pourrait, à terme, renforcer son influence au sein de l’Union africaine et parmi les pays engagés dans la lutte contre l’insécurité en Afrique.
Haïti et le Bénin : un partenariat naturel aux racines historiques
Au-delà des calculs géopolitiques, cette visite rappelle une réalité souvent sous-estimée : les liens entre Haïti et l’Afrique ne datent pas d’hier. La communauté haïtienne, nombreuse en Afrique de l’Ouest, et les échanges culturels persistants entre Port-au-Prince et Cotonou créent un terreau favorable à une coopération militaire approfondie.
Cette dimension humaine et historique pourrait faciliter le dialogue entre les deux armées, en apportant une dimension moins formelle et plus pérenne aux discussions. Pour les FAd’H, rechercher un soutien africain plutôt que des partenariats traditionnels avec les pays occidentaux présente aussi un avantage : une meilleure adéquation des solutions proposées avec les réalités locales, où les pays africains comprennent mieux les défis sociétaux et sécuritaires.
Un pari risqué, mais porteur
Malgré l’enthousiasme qui semble régner derrière les portes closes de l’état-major général des Forces armées béninoises (FAB), des questions persistent. Aucun communiqué officiel n’a confirmé, à ce stade, qu’un nouveau déploiement de troupes béninoises en Haïti est à l’ordre du jour. Les discussions pourraient simplement aboutir à des projets de coopération ciblée, comme des échanges de personnel militaire, des formations communes ou le partage de retours d’expérience.
Reste que le précédent de 2024 pèse lourd dans les négociations. Pour que le Bénin s’engage de nouveau, il faudra des garanties solides :
- Un cadre opérationnel clair, avec une chaîne de commandement définie et acceptée par toutes les parties.
- Un financement stable et transparent, afin d’éviter les retards et les blocages administratifs.
- Un soutien politique durable, tant à Port-au-Prince qu’à Cotonou, pour éviter que la dynamique ne s’essouffle comme ce fut le cas en 2024.
L’impact réel de cette visite : une occasion à saisir ou une piste sans issue ?
La rencontre entre les deux généraux ouvre une fenêtre d’opportunité, mais son succès dépendra de la capacité des deux pays à transformer les discussions en actions concrètes. Si le Bénin envisage un engagement militaire en Haïti, il devra le faire avec une stratégie claire, adaptée aux réalités du terrain et soutenue par une volonté politique sans faille.
Pour Haïti, cette possible alliance représente une lueur d’espoir dans un contexte où les solutions locales peinent à émerger. Pour le Bénin, c’est l’occasion de se positionner comme un acteur incontournable de la stabilité en Haïti, tout en renforçant sa propre résilience face aux menaces régionales.
Quoi qu’il en soit, cette visite nous rappelle une vérité simple : la coopération militaire africaine n’est plus une option, mais une nécessité. À Cotonou, comme à Port-au-Prince, la question n’est plus de savoir si cette alliance est possible, mais comment la concrétiser avant que la crise ne devienne ingérable.

