Le Bénin franchit un cap décisif dans la lutte contre les violences faites aux femmes et aux filles, mais c’est dans le détail des coulisses que se révèle la portée réelle de cette initiative. Lors de la réunion du Conseil des ministres en novembre 2026, sous la présidence de Romuald Wadagni, une décision historique a été actée : la transmission à l’Assemblée nationale de la Convention de l’Union africaine sur l’élimination de la violence à l’égard des femmes et des filles. Bien au-delà du simple geste symbolique, cette démarche marque un tournant dans la stratégie nationale, révélant les fissures d’un système encore trop tolérant et les défis d’une protection juridique encore en construction.
Une convention aux contours inédits : au-delà des mots, des engagements contraignants
Adoptée en 2025 à Addis-Abeba, cette Convention africaine n’est pas un texte comme les autres. Contrairement aux déclarations d’intention, elle impose aux États signataires des obligations juridiques précises : prévenir, sanctionner et éradiquer toutes les formes de violences, qu’elles soient physiques, psychologiques, économiques ou numériques. Son originalité réside dans son champ d’application élargi, incluant des espaces autrefois négligés comme les réseaux sociaux, où les femmes et les filles subissent harcèlement et menaces quotidiennes. Le Bénin, en s’engageant dans ce processus, s’aligne sur une dynamique continentale qui refuse toute forme de relativisme culturel ou traditionnel pour justifier l’injustifiable.
Les violences numériques : le nouveau front invisible
Le cyberespace devient le théâtre d’une guerre silencieuse contre les droits des femmes. Le texte de la Convention le reconnaît explicitement : les intimidations en ligne, les diffamations systématiques ou les usurpations d’identité ne sont plus des faits marginaux, mais des atteintes graves à la dignité féminine. Le Bénin, en intégrant ces enjeux dans sa réflexion, anticipe les défis d’une société en mutation où la frontière entre vie privée et publique s’estompe. Pourtant, la question reste entière : comment adapter un arsenal juridique conçu pour des violences tangibles à un terrain aussi fluide que le numérique ?
L’illusion des traditions : quand la culture devient écran de fumée
Parmi les innovations majeures de cette Convention, l’interdiction absolue d’invoquer « l’honneur », « la coutume » ou « la religion » pour excuser des violences est un coup de semonce adressé aux mentalités. Pourtant, au Bénin comme ailleurs, certaines pratiques persistent sous couvert de tradition, transformant des crimes en rituels sociaux « justifiés ». La ministre Véronique Tognifodé l’a rappelé avec fermeté : « Aucune norme, aucune croyance ne peut prendre le pas sur le droit à la sécurité et à la dignité. » Le défi ? Transformer ce principe en réalité concrète, notamment dans les zones rurales où les normes communautaires dictent encore leur loi.
Des victimes invisibles aux mécanismes de réparation
La Convention ne se contente pas de condamner les violences ; elle place les victimes au cœur du dispositif. Au Bénin, les mécanismes de prise en charge restent fragmentaires : centres d’accueil saturés, délais judiciaires interminables, manque de formation des acteurs sociaux. Pourtant, le texte africain exige une prise en charge globale, incluant soutien psychologique, accompagnement juridique et reconstruction économique. La question est de savoir si l’État béninois, déjà engagé dans des réformes, dispose des moyens humains et financiers pour appliquer ces mesures à grande échelle.
Du discours politique à l’acte : le processus de ratification sous surveillance
L’étape de la ratification dépend désormais de l’Assemblée nationale. Une formalité pour certains, un test pour l’engagement réel du gouvernement pour d’autres. Les députés devront valider un texte qui, s’il est adopté, renforcera les lois nationales et permettra au Bénin de se doter d’instruments internationaux pour poursuivre les auteurs de violences. Mais au-delà du vote, c’est la feuille de route qui compte : comment passer d’un cadre juridique ambitieux à une application terrain ? Le processus de ratification doit s’accompagner de mesures concrètes : formation des forces de l’ordre, création de tribunaux spécialisés, campagnes de sensibilisation ciblées.
Romuald Wadagni a fait de la protection des femmes une priorité affichée. Pourtant, les observateurs relèvent une discordance entre les déclarations politiques et les réalités des victimes. Les chiffres, lorsqu’ils existent, parlent d’eux-mêmes : dans de nombreuses régions, les plaintes pour violences conjugales sont encore perçues comme une trahison familiale, et les auteurs, rarement inquiétés. La ratification de cette Convention pourrait-elle inverser cette tendance ?
16 Jours d’activisme : un calendrier sous pression
À l’approche du 25 novembre, Journée internationale pour l’élimination des violences faites aux femmes, le Bénin s’apprête à lancer les 16 jours d’activisme. Un symbole fort, mais aussi un rappel : les engagements doivent se traduire en actes. Les associations féministes, souvent en première ligne, appellent à un suivi rigoureux. « Les conventions, c’est bien. Mais les vies des femmes, c’est maintenant », martèle une militante. Le gouvernement a-t-il les moyens – et la volonté – de tenir ce délai ?
Derrière le formalisme de la ratification se joue une bataille bien plus large : celle d’une société qui refuse de considérer les violences faites aux femmes comme une fatalité. Le Bénin a choisi son camp. Reste à savoir si ce choix sera définitif.

