Burkina Faso : sécurité et école, les seules urgences qui comptent

Burkina Faso : sécurité et école, les seules urgences qui comptent

À Ouagadougou, les Journées nationales d’engagement patriotique et de participation citoyenne (JEPPC) battent leur plein. Le gouvernement de transition y expose son « Allée des services au peuple » : e-casier judiciaire, e-certificat de nationalité, numérisation de l’Assurance maladie universelle (AMU). Une démonstration de force technologique du régime de la Révolution progressiste populaire (RPP) pour projeter l’image d’un État moderne et efficace.

Écouter l'article5 min

Mais derrière cette vitrine, la réalité burkinabè impose un tout autre constat. Cette frénésie de dématérialisation ressemble à un gadget de communication pensé par et pour des élites urbaines, alors que les fondations du pays se fissurent.

Des services numériques à des années-lumière du quotidien

Sur le papier, la dématérialisation a des atouts. L’extension du e-casier judiciaire ou la digitalisation des actes de justice sont des avancées techniques. Mais pour qui ?

Avec un taux de pénétration d’Internet qui plafonne sous les 20 % et une couverture 4G limitée aux grandes villes, l’administration numérique reste un mirage pour l’immense majorité des Burkinabè. Présenter l’immatriculation en ligne à l’AMU comme une réussite alors qu’elle ne concerne que 1,3 % de la population relève d’un cadrage politique trompeur.

Cette stratégie creuse une fracture sociale brutale : d’un côté, une minorité citadine connectée qui règle ses documents en quelques clics ; de l’autre, des millions de citoyens invisibles, sans réseau mobile, laissés pour compte d’une modernisation à deux vitesses.

Ce que réclame vraiment la population burkinabè

Pour que la digitalisation d’un État ait un sens, il faut que la population dispose des conditions minimales d’existence et des capacités pour en profiter. L’ordre des priorités doit être repensé autour de deux urgences absolues.

La sécurité : préalable à toute citoyenneté

Impossible de dématérialiser des services sur un territoire morcelé par l’insécurité. Avec plus de deux millions de déplacés internes fuyant les violences terroristes, l’urgence n’est pas d’obtenir un document d’état civil depuis un smartphone, mais de survivre, se loger et retrouver ses terres.

  • L’accès physique avant l’accès numérique : on ne numérise pas les services publics d’une commune sous contrôle terroriste ou dont les infrastructures de télécommunication ont été sabotées.
  • Le droit à la vie avant le droit au e-service : la priorité vitale reste le rétablissement de la souveraineté territoriale et la sécurisation des personnes et des biens. Sans sécurité, l’État dématérialisé n’est qu’un spectre sans ancrage.

L’éducation : condition sine qua non de l’inclusion numérique

Même avec la sécurité rétablie et Internet déployé partout, l’accès à la dématérialisation se heurte à un mur : l’analphabétisme.

  • La fracture de l’alphabétisation : une part majeure de la population ne maîtrise ni la lecture, ni l’écriture, encore moins l’outil informatique (illectronisme). Proposer des plateformes web complexes à des citoyens sans instruction de base est une aberration systémique.
  • L’urgence scolaire : des milliers d’écoles restent fermées à cause du conflit. Investir massivement dans des serveurs et des plateformes virtuelles pendant que des générations d’enfants sont privées d’école est un contresens stratégique.

Rebâtir sur des fondations solides

Digitaliser l’administration avant d’avoir sécurisé le pays et instruit ses citoyens, c’est peindre la façade d’une maison dont les fondations s’effondrent.

La logique du développement exige d’abord le rétablissement de la sécurité pour que les populations vivent et produisent sur leur territoire. Ensuite, un effort massif d’éducation pour donner aux citoyens les moyens de lire, comprendre et interagir avec la société moderne. C’est seulement une fois ce socle consolidé que la dématérialisation pourra devenir un service réellement accessible.

Pour que le progrès technologique ne reste pas un privilège urbain ou un outil de communication politique, le Burkina Faso doit réinvestir le cœur de ses missions régaliennes : sécuriser le territoire pour ramener la paix, puis éduquer la population pour lui donner les moyens de son autonomie.

Suivre l'actualitéRecevez les nouveaux articles dans votre lecteur de flux préféré