Le grand déballage des dettes cachées du Sénégal : comment Dakar compte éponger 1 900 milliards FCFA avant 2025
Une annonce qui fait trembler l’économie sénégalaise : le gouvernement de Dakar a enfin levé le voile sur son projet d’apurement des 1 900 milliards de FCFA d’arriérés publics, un montant colossal représentant près de 3 milliards d’euros. Portée par un ministre délégué du ministère de l’Économie, des Finances et du Plan, cette opération vise en priorité les petites et moyennes entreprises (PME), premières victimes de la crise de trésorerie publique qui étouffe le pays. Mais derrière cette communication se cachent des enjeux bien plus profonds qu’une simple question de paiements en retard.
Des factures impayées qui pèsent 10 % du PIB : le révélateur d’une gestion financière défaillante
Avec un volume d’arriérés équivalent à 10 % du produit intérieur brut sénégalais (estimé à 19 000 milliards FCFA pour 2024), cette dette fantôme éclaire d’un jour nouveau les dysfonctionnements accumulés au fil des années. Le stock se compose principalement de factures fournisseurs non réglées, de retards de paiement sur les marchés publics et de créances fiscales non compensées. Pourtant, aucune ventilation n’a été dévoilée à ce jour : répartition entre dette intérieure et extérieure, priorisation entre PME et grands groupes, critères exacts d’éligibilité pour la première vague de paiements… Autant de zones d’ombre qui alimentent le doute sur la transparence de l’opération.
Cette opacité n’est pas anodine. Depuis 2023, les organisations patronales comme le Conseil national du patronat (CNP) et la Confédération nationale des employeurs du Sénégal (CNES) tirent la sonnette d’alarme. Dans des secteurs clés comme le bâtiment, les services informatiques ou la fourniture administrative, plus de 60 % des entreprises dépendent de la commande publique. Résultat ? Des faillites en cascade, des licenciements massifs et un accès au crédit bancaire de plus en plus restreint pour les fournisseurs de l’État. Une situation de crise qui menace directement l’emploi et la stabilité économique du pays.
La bombe à retardement de la dette cachée : quand la Cour des comptes révèle l’ampleur du scandale
Pour comprendre l’urgence de la situation, il faut remonter à février 2025, date à laquelle la Cour des comptes du Sénégal a publié un rapport accablant. Celui-ci a réévalué à la hausse l’endettement public hérité de l’administration précédente, dévoilant plusieurs centaines de milliards de FCFA d’engagements non comptabilisés. Une révélation qui a eu des répercussions immédiates : le Fonds monétaire international (FMI) a gelé son programme d’aide et exigé un audit complet avant toute reprise des décaissements. Les négociations pour un nouveau programme de financement sont donc suspendues à la crédibilité de cette opération d’apurement.
Pour les institutions internationales, le règlement des domestic arrears (arriérés intérieurs) est devenu un indicateur clé de santé économique. Au même titre que la maîtrise de la masse salariale ou le solde budgétaire primaire, cette opération conditionne largement la signature d’une nouvelle facilité élargie de crédit par le FMI. Mais pour que cette opération soit considérée comme crédible, Dakar devra mettre en place un mécanisme traçable et transparent : paiements en cash sur trésorerie disponible, titrisation via des bons du Trésor, ou compensation fiscale pour les créanciers. Autant de leviers dont les modalités techniques restent encore floues.
L’effet domino ouest-africain : le Sénégal peut-il s’inspirer du Bénin et de la Côte d’Ivoire ?
Dakar n’est pas un cas isolé en Afrique de l’Ouest. Selon les précédents régionaux, l’apurement des arriérés publics peut avoir un impact décisif sur la confiance économique. La Côte d’Ivoire, par exemple, a mené entre 2012 et 2015 une opération similaire, apurant environ 800 milliards FCFA d’arriérés intérieurs. Stratégie adoptée ? Un mélange de paiements directs et d’émission de titres publics négociables sur le marché régional de l’Union monétaire ouest-africaine (UMOA). Résultat : une restauration progressive de la confiance des PME, suivie d’une relance de l’investissement privé. Le Bénin a, quant à lui, adopté un dispositif comparable en 2019 pour ses fournisseurs locaux, avec des résultats encourageants sur la trésorerie des entreprises concernées.
Pour le duo exécutif menés par Bassirou Diomaye Faye et Ousmane Sonko, arrivés au pouvoir en avril 2024 avec un discours axé sur la rupture et la transparence budgétaire, cette opération représente bien plus qu’un défi technique : c’est un test politique. Tenir la deadline de fin 2024 enverrait un signal fort au secteur privé sénégalais, après dix-huit mois de ralentissement des commandes publiques et de révision à la baisse des prévisions de croissance. Mais la question de l’origine des fonds mobilisés reste entière.
Les options budgétaires de dernier recours : comment Dakar financera-t-elle ce plan ?
Plusieurs scénarios sont sur la table. Le recours au marché régional des titres publics, où le Trésor sénégalais a déjà multiplié les émissions en 2025 à des taux dépassant parfois 8 %, pourrait s’avérer coûteux et risqué. L’alternative ? Étaler les paiements sur plusieurs exercices ou opter pour des mécanismes de compensation fiscale. Mais dans tous les cas, l’arbitrage entre endettement supplémentaire, étalement des échéances et allègement des charges pour les entreprises déterminera si cette opération se traduit par un vrai soulagement pour les PME créancières ou, à l’inverse, par un nouveau report d’une équation budgétaire structurellement déséquilibrée.
Une chose est sûre : le sort des 1 900 milliards FCFA d’arriérés publics ne se joue pas seulement sur le plan comptable. Il s’agit d’un choix de société, d’une décision politique qui pourrait redessiner l’avenir économique du Sénégal pour les années à venir.
