Lorsque s’ouvre le troisième sommet Russie-Afrique à Moscou, fin octobre 2026, l’attention se porte immédiatement sur les coulisses diplomatiques de l’Alliance des États du Sahel (AES). Assimi Goïta, chef de l’État malien, s’est présenté en personne à la table des négociations, tandis que ses partenaires de l’AES brillent par leur absence ou leur représentation de second rang. Une différence de traitement qui révèle bien plus que des choix logistiques : elle interroge la cohésion réelle de cette confédération née dans le sillage des bouleversements politiques du Sahel.
Un sommet sous le signe de l’hétérogénéité : qui représente vraiment l’AES à Moscou ?
Dès l’ouverture des travaux, le contraste est saisissant. Assimi Goïta, président de transition du Mali, incarne à lui seul la présence institutionnelle de l’AES. Accueilli officiellement par les autorités russes, le général malien a enchaîné les entretiens, dont celui avec Vladimir Poutine, confirmant ainsi la priorité donnée par Moscou à Bamako. Une posture qui tranche avec celle du Burkina Faso, dont le Premier ministre Rimtalba Jean Emmanuel Ouédraogo représente seul Ibrahim Traoré, absent des radars médiatiques moscovites. Quant au Niger, dont la participation avait été initialement annoncée, aucun élément concret ne permet à ce jour de valider l’arrivée du général Abdourahamane Tiani dans la capitale russe.
La menace d’un vide politique au sein de l’AES
Ce déséquilibre visible soulève une question cruciale : l’AES, fondée sur des principes communs de souveraineté et de rupture avec les anciennes puissances coloniales, montre-t-elle les premières fissures de son édifice ? L’absence de Traoré et l’incertitude entourant Tiani ne traduisent pas forcément une rupture, mais elles exposent clairement les limites d’une alliance où l’unité se construit autant sur des idéaux que sur des personnes. Goïta, en s’imposant comme figure centrale, assume désormais un rôle que ses partenaires peinent à endosser.
Des stratégies de représentation qui parlent plus fort que les mots
Le Kremlin a communiqué depuis des semaines sur la participation de 48 pays africains, dont 22 représentés par leurs chefs d’État. Pourtant, derrière ces chiffres se cachent des choix politiques subtils. Certains pays, comme l’Algérie ou l’Afrique du Sud, ont opté pour une délégation de haut niveau, mais non présidentielle : le Premier ministre Sifi Ghrieb pour Alger, une délégation administrative pour Pretoria. D’autres, comme le Bénin ou l’Ouganda, ont envoyé leurs vice-présidents, une solution médiane qui garantit la présence du pays sans en faire un événement médiatique.
L’AES face à ses propres contradictions
La situation de l’AES est d’autant plus délicate qu’elle cristallise les tensions internes à la confédération. Le Mali, en première ligne, assume pleinement son rapprochement avec Moscou, tandis que le Burkina Faso, bien que présent via son Premier ministre, peine à afficher une unité de façade. Le Niger, quant à lui, reste dans une zone grise : officiellement annoncé, mais abstrait dans les faits. Ces nuances ne sont pas anodines. Elles révèlent une diplomatie en mouvement, où chaque absence ou présence est un message adressé aussi bien aux partenaires qu’aux rivaux régionaux.
Au-delà des postures : que reste-t-il de l’ambition économique et sécuritaire ?
Le sommet de Moscou ne se réduit pas à une bataille de symboles. Son objectif affiché est de concrétiser des accords concrets : partenariats énergétiques, investissements agricoles, coopération sécuritaire et nouveaux programmes d’aide pour 2027-2029. Mais pour que ces engagements prennent vie, encore faut-il que les pays signataires soient en mesure de les porter. Goïta peut-il seul incarner cette transition ? Rien n’est moins sûr. Son leadership personnel, bien que remarqué, ne saurait suffire à combler l’absence de ses homologues nigérien et burkinabè. La crédibilité de l’AES se jouera sur sa capacité à traduire ses principes en actions collectives, bien au-delà des déclarations d’intention.
Les enjeux invisibles du sommet
Derrière les discours et les photos officielles, les vraies négociations se déroulent en coulisses. Chaque délégation pèse ses mots pour éviter de froisser Moscou, tout en protégeant ses intérêts propres. L’AES, souvent présentée comme un bloc uni face à l’Occident, doit désormais composer avec des agendas divergents. Goïta, en s’affichant comme le porte-parole incontesté de l’alliance, prend un risque : celui de devenir une cible privilégiée des critiques, aussi bien en interne qu’à l’extérieur. La Russie, de son côté, ne manquera pas d’exploiter cette visibilité malienne pour renforcer son influence en Afrique de l’Ouest, tout en testant les limites de la solidarité sahélienne.
Que retenir de cette édition 2026 ?
Le sommet Russie-Afrique de 2026 restera dans les annales comme celui qui a mis en lumière les failles d’un bloc présumé soudé. Assimi Goïta, par sa présence remarquée, redéfinit les contours de l’influence malienne en Afrique. Ses partenaires, en revanche, peinent à aligner leurs agendas. L’AES entre dans une phase de fragilité, où chaque absence devient un symbole et chaque présence, une opportunité. Pour l’instant, seul Goïta semble avoir saisi l’enjeu : à Moscou, il n’y a pas de place pour les demi-mesures. L’avenir de l’alliance se jouera-t-il sur un seul homme ? La question, bien que brutale, n’est plus un tabou.
