Trois ans après le renversement du président Mohamed Bazoum, les autorités militaires de Niamey entretiennent avec la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (Cédéao) des relations marquées par des tensions persistantes. L’organisation sous-régionale, qui avait fermement condamné le putsch du 26 juillet 2023, maintient une position ferme tout en explorant désormais des pistes de dialogue.
Dès les premières heures suivant le coup d’État, la Cédéao avait exigé le rétablissement immédiat de Mohamed Bazoum dans ses fonctions. L’institution avait assorti cette demande d’un ultimatum assorti de sanctions économiques et de menaces d’intervention militaire, perçu comme une déclaration de guerre par le Mali et le Burkina Faso, eux aussi dirigés par des juntes. Cette solidarité entre les trois régimes a conduit à la création de l’Alliance des États du Sahel (AES), actant leur retrait officiel de la Cédéao en janvier 2025. Pourtant, malgré cette rupture, les échanges entre les deux blocs se poursuivent.
Un médiateur nommé pour relancer les discussions
Face à cette impasse, la Cédéao a nommé l’ancien Premier ministre guinéen Lansana Kouyaté comme négociateur principal pour rétablir un dialogue constructif avec l’AES. Lors de la dernière réunion de l’organisation à Freetown, le nouveau président de la Commission de la Cédéao, le Sénégalais Birame Diop, a reçu pour mission de privilégier les échanges sur les enjeux sécuritaires régionaux.
Selon Pape Ibrahima Kane, spécialiste des organisations internationales, « les deux parties semblent désormais alignées pour engager des discussions sérieuses ». Une avancée notable, d’autant que le Niger, contrairement à ses partenaires de l’AES, dépend fortement du Nigeria et du Bénin pour son approvisionnement en électricité et son accès aux ports maritimes. Cette particularité géographique pourrait jouer un rôle clé dans les négociations à venir.
Un contexte régional en mutation
L’arrivée à la tête de la Cédéao de Bassirou Diomaye Faye, puis celle de Romuald Wadagni au Bénin, ont également redessiné le paysage diplomatique. Ces nouveaux dirigeants ont marqué leur volonté de renouer le contact avec les juntes du Sahel. Wadagni a d’ailleurs choisi le Niger comme première destination après son investiture, avant de se rendre au Burkina Faso et au Mali. Une stratégie perçue comme une tentative de décrispation.
Pour Pape Ibrahima Kane, « ces dirigeants sont moins perçus comme des figures de l’ordre ancien, souvent critiquées, et incarnent une approche plus pragmatique ». Il souligne également l’arrivée d’une nouvelle équipe à Abuja, qui pourrait mettre en place un programme moins idéologique que par le passé.
Le cas épineux de Mohamed Bazoum
Pourtant, un obstacle majeur persiste : la détention prolongée de Mohamed Bazoum et de son épouse. Sahanine Mahamadou, conseiller spécial de l’ancien président, rappelle que la Cédéao a toujours privilégié le dialogue avec Niamey, mais que « les militaires n’ont jamais montré d’ouverture ». Il insiste sur l’urgence d’un retour à l’ordre constitutionnel, soulignant que « les juntes ne peuvent plus gouverner seuls dans nos États ».
Cette position est partagée par le Parlement européen, qui a adopté en mars une résolution condamnant la détention de Bazoum et appelant à sa libération immédiate. Une initiative qui a provoqué la colère des autorités nigériennes, dénonçant une ingérence étrangère.
Quel rôle pour l’Europe dans ce dialogue ?
Jérôme Pigné, expert en sécurité au Sahel, souligne la complexité de la position européenne. « La détention de Bazoum est un frein majeur au dialogue, mais l’UE doit aussi clarifier ses priorités : doit-elle sacrifier ses principes au nom de la realpolitik ? » Il rappelle que le Niger reste un partenaire historique de l’Europe, et que Bruxelles est en train de « repenser sa coopération avec le pays et ses voisins ».
Une étude récente de la Fondation allemande pour l’économie et la politique (SWP) propose une approche pragmatique : l’Europe pourrait soutenir les juntes en échange d’une stabilisation des pays, notamment via des investissements dans la sécurité et l’économie. « L’Europe ne doit pas espérer changer les comportements des juntes, mais plutôt construire des ponts pour maintenir un dialogue indispensable », conclut l’expert.